Ce sont les
animaux de la ferme qui ont été étonnés... Étonné le coq que la porte
du poulailler soit déjà ouverte avant qu’il ait eu le temps de
chanter... Étonnées les poules, alors que le jour n’était pas encore
levé, d'avoir déjà du grain à picorer.. Étonné le cheval d’entendre les
hommes s’agiter sans comprendre ce qui se passait... Cochons, vaches,
chèvres, tous étaient étonnés de ce remue-ménage inhabituel.
«Ils ont passé le bourg, ils attaquent la grande côte, dans une
demi-heure ils seront là ! ».
Mon frère et moi étions déjà levés malgré l’heure matinale. Nous nous
faisions discrets près du caboulot pour ne pas gêner. Mais nous
voulions assister au spectacle...
«Y tourne au pont» dit le commis.
Effectivement, un ronflement au loin en direction du pont du canal se
fît entendre. Je m’avançais au coin du bâtiment pour essayer de voir
quelque chose. Le bruit s’approchait de plus en plus... Enfin un
tracteur tirant une énorme batteuse entra dans la cour en pétaradant.
Les poules se sauvaient en piaillant laissant des plumes derrière
elles. Ma tante hurlait après des chiens qui aboyaient de plus en plus
fort en tirant sur leur chaîne. Il y avait tellement d’agitation que le
jour s’était levé sans que l’on s’en aperçoive ! Sous les premiers
rayons du soleil, la batteuse semblait énorme. Elle occupait toute la
cour.
Déjà, les hommes s’affairaient pour installer la machine. Chacun savait
ce qu’il avait à faire et en peu de temps tout fût installé. Le
tracteur, monté sur des cales en bois, tournait au ralenti face à la
batteuse rutilante. Une courroie tendue et croisée les reliait. Pendant
que le mécanicien peaufinait les derniers réglages, les
journaliers arrivaient des fermes aux alentours pour aider au
travail.
Mon oncle distribuait les tâches. Quand tout fût prêt, le machiniste
tira sur un levier du tracteur "Le Percheron" pour augmenter les gaz.
Petit à petit la courroie se mît à tourner et la batteuse commença à
vibrer de plus en plus vite dans un fracas épouvantable. Ça fumait, ça
couinait, ça accélérait encore et encore... C’était sûr tout allait se
désintégrer d’ici à quelques secondes… Puis petit à petit grincements
et vibrations s’accordèrent pour laisser place à un ronronnement
agréable. La batteuse était lancée. Elle ne sera arrêtée que le soir.
Il ne fallait pas perdre de temps.
L'Jean, le doyen, monta sur la batteuse. C’est à lui qu’incombait la
lourde tâche d’enfourner les épis dans la machine. Mûni de son couteau
pour délier les gerbes il était fier. Les autres hommes l’enviaient.
Les premières bottes de paille déjà étaient englouties et avalées et
les sacs de grains se remplissaient doucement. La "boffe" sortait d’un
long tuyau et se déversait dans le pré des cochons de l’autre côté du
chemin, tandis que la paille battue était empilée consciencieusement
par quatre hommes en sueur.
L’Bébert lui, était chargé des sacs de grains. Avec trois hommes ils
devaient les monter au grenier. Rude tâche que de monter des sacs de
plus de cinquante kilos par un escalier malaisé et dangereux. Sous leur
pas l’escalier de bois grinçait, les hommes suaient, soufflaient. Ainsi
une noria s’organisa et petits à petits les sacs se vidaient dans le
grenier. Les femmes s’affairaient aux cuisines et il en fallait du
travail pour nourrir tout ce monde! Elles passaient avec leurs
paniers pour servir à boire. Du vin rouge et de l’eau. Les hommes se
mettaient quelques instants à l’ombre de la machine pour se protéger du
soleil. C’était frais, c’était bon, sous cette chaleur, dans cette
poussière.
L’Zizi, le mécanicien, tournait autour de la machine une burette
d’huile à la main. Il inspectait et écoutait le moindre bruit suspect,
de temps en temps glissait un mot à l’oreille d’un ouvrier qui
acquiesçait de la tête. Le bruit nous empêchaient de comprendre ce
qu'ils disaient. Mais on devinait que tout était normal. La machine
tenait ses promesses. Elle était à la hauteur de la tâche. Bientôt le
soleil haut dans le ciel rendit le travail de plus en plus dur. Un
nuage de poussière survolait le chantier. Puis les ouvriers
s’arrêtèrent pour un déjeuner bien mérité. Tout se calma. Le sifflement
de la batteuse devint de plus en plus grave, puis cessa. Seul le
tracteur qui tournait au ralenti pétaradait doucement. Lui aussi avait
le droit de souffler mais trop difficile à démarrer il ronronnera
ainsi pendant tout le repas. Les hommes s’approchèrent du puits.
L’un d’entre eux avait tiré un seau d’eau et chacun se lavait les mains
et le visage. Ils dégoulinaient de sueur et de poussière. Des tables
étaient dressées dans la petite cour à l’ombre du châtaignier. Les
bancs petit à petit se remplirent. On rigolait, on élevait la voix.
Tout c’était bien passé ce matin et il y avait de quoi être fier du
travail effectué. Mon oncle aussi avait le sourire. Il reconnut que ses
prévisions avait largement été tenues. Les plats se succédaient à une
vitesse soutenue. Les femmes avaient la consigne de ne pas trop faire
traîner le repas. Jambons de pays, pâtés de foie, poulets à la crème et
rôtis de cochon arrivaient à chaque bout de table pour être aussitôt
engloutis. Les bouteilles de vin se vidaient… Les rires étaient de plus
en plus forts. Les chiens qui allaient d’une table à l’autre la langue
pendante se régalaient des restes jetés à la volée.
Puis le ronronnement du tracteur changea jusqu’à reprendre sa vitesse
de croisière. Le mécanicien qui avait quitté la table pour remettre du
gasoil, avait augmenté les gaz pour rappeler les hommes à la tâche. En
quelques minutes chacun avait repris sa place et le nuage de poussière
tourna à nouveau au-dessus de la batteuse. Le travail continua ainsi
jusqu’au soir....Le froment récolté était abondant et de bonne qualité.
L’année aura été excellente et le travail récompensé.
La nuit tombée, le calme était revenu. Les hommes avaient regagné leurs
fermes. Les poules le poulailler, les chiens leurs niches.
Et mon frère
dormait
sur un coin de
table. Moi aussi j’avais sommeil et je décidais d’aller me coucher.