Sollicitude - Alain
Tout le
monde connaît la fameuse scène où tous, à force de dire à Basile " vous
êtes pâle à faire peur ", finissent par lui faire croire qu'il est
malade. Cette scène me revient à l'esprit toutes les fois que je me
trouve au milieu d'une famille étroitement unie, où chacun surveille la
santé des autres. Malheur à celui qui est un peu pâle ou un peu rouge ;
toute la famille l'interroge avec un commencement d'anxiété : " Tu as
bien dormi ? " " Qu'as-tu mangé hier ? " " Tu travailles trop " et
autres propos réconfortants. Viennent ensuite des récits de maladies "
qui n'ont pas été prises assez tôt ".
Je plains
l'homme sensible et un peu poltron qui est aimé, choyé, couvé, soigné
de cette manière-là. Les petites misères de chaque jour, coliques,
toux, éternuements, bâillements, névralgies, seront bientôt pour lui
d'effroyables symptômes, dont il suivra le progrès, avec l'aide de sa
famille, et sous l'œil indifférent du médecin, qui ne va pas, vous
pensez bien, s'obstiner à rassurer tous ces gens-là au risque de passer
pour un âne.
Dès que l'on a un souci on
perd le sommeil. Voilà donc notre malade imaginaire qui passe des nuits
à écouter sa respiration, et ses journées à raconter ses nuits. Bientôt
son mal est classé et connu de tous ; les conversations mourantes en
reçoivent une vie nouvelle ; la santé de ce malheureux a une cote,
comme les valeurs en bourse ; tantôt il est en hausse, tantôt il est en
baisse, et il le sait ou le devine. Voilà un neurasthénique de plus.
Le remède
? Fuir sa famille. Aller vivre au milieu d'indifférents, qui vous
demanderont d'un air distrait : " Comment vous portez-vous ? ", mais
s'enfuiront si vous répondez sérieusement ; de gens qui n'écouteront
pas vos plaintes et ne poseront pas sur vous ce regard chargé de tendre
sollicitude qui vous étranglait l'estomac. Dans ces conditions, si vous
ne tombez pas tout de suite dans le désespoir, vous guérirez.
Morale : ne dites jamais à
quelqu'un qu'il a mauvaise mine.
30 mai 1907