
Voici quelques notes trouvées dans les registres de quelques communes
du Charollais montrant l'ampleur de la famine de 1709
Saint-Nazaire - Bourbon-Lancy
Note de Jean VERRU curé de Saint Nazaire
Nota au 20 juillet 1709:
J’ai cru devoir mettre cette
année en écrit afin qu'elle serve de leçon et de règle à ceux qui nous
succéderons, si dans les siècles passés il y a eu des déréglement de
saisons et des froidures violentes qui ont causé la famine par la
disette des grains. Dans toutes les histoires passées nous n’avons pas
eu, ni oui dire par tradition que les bleds, seigles et froments
eussent estez endomagés et gelés par racine comme il est arrivé cette
malheureuse année au mois de février.
Dans ces cantons et presque dans tout le Royaume, la froidure commenca
par une bise violente la veille des Roys qu’en deux jours la terre fut
gelée de deux pieds de profondeur et ce qui causa notre malheur. Elle
fut précédée d’une pluie qui a donné lieu à faire geler tous les gros
arbres comme les noyers, péchers, abricotiers d’une manière à ne
pouvoir espérer des fruits de leurs espèces que par les jeunes arbres
qui ont repoussés.
Les vignes pareillement gelées par le pied, on les a coupées ras terre,
d’autres les ont abandonné étant hors d’état de pouvoir le faire, elles
ont poussé du bois mais point de raisin, de sorte que ce 20 juillet
1709, le vin vaut 30 écus sur Mont et l’année prochaine comme on le
croit plus de 50 !
Le bled vaut pareillement trois livres dix sols la coupe et on ne sait comme il en arrivera par la suite.
L'espèce du froment est absolument perdu et on ne pourra semer que du
viel pour le seigle. On en a encore amassé en quelques cantons la
moitié pour retourner en terre et d'autres rien du tout. Chalmoux et
Mont sont de ce nombre. Les deux Sieurs Curés n’eurent entre eux deux
que trois bichets (mesure de grain valant 4 boisseaux) de dîme enfin je
ne crois pas qu’on puisse voir une plus triste année.
La famine est (.... ?) et les pauvres gens meurent d'hinnation
Après avoir tout vendu leurs hardes, ils sont réduits à la condition de
bêtes, c'est-à-dire que depuis le mois de mars ils ont vécu d'herbes,
comme de fougères dont ils ont fait du pain de ravenelles d'oseille, ce
qui leurs cause à la plupart la mort. On ne peut néanmoins se plaindre
des charités,́en vérité on peut dire que dans le pays on s’est efforcé
de la faire, mais comme les propriétaires des fonds n'ont rien
recueilli et ayant des métayers sur les bras, ils ont esté́eux-mêmes
avec leurs gens à vivre de la manière que je viens de le dire et ont
continué de faire l'aûmone y estant dans la suite réduits eux-mêmes .
On a été pendant quatre mois sans savoir comme l’on vivait par le grand
nombre des voleurs qui s’attroupaient et allaient de nuit dans les
maisons des particuliers prendre tout ce qu'ils trouvaient, on a même
esté́ obligé de faire garder dans Bourbon pour empêcher leurs
incursions.On est à présent plus tranquille. On en a envoyé aux
galères, les autres fait pendre, d’autres fouettés et bannis quelqu'uns
qu'on a tué en faisant si bien qu'à présent nous sommes un peu plus
tranquilles mais nous tremblons pour l’avenir.
Un grand nombre sont déjà morts de famine parce que la récolte de
l’année dernière fut peu abondante, cette année il n’y a pas de quoi
retourner en terre.
La guerre plus allumée que jamais, et si Dieu nous envoie la peste nous
aurons tous les fléaux, parce que nous avons encore eu au mois de juin
de cette année deux déluges d'eau si grands qu'homme vivant n'a vu la
rivière de la Loire si haute et qui a endommagé les orges et autres
menus grains le long des rivages pour nous ôter les petits secours
contre la faim.
Voilà l’état de cette année depuis le mois de janvier jusqu'à présent 20 juillet 1709.
Si je suis du nombre des vivants je mettrais la suite comme elle
arrivera mais il y a bien du danger pour les Curés en voyant des
malades infectés de ne pas contracter la maladie par le mauvais air...
Si Dieu nous juge nécessaire il nous conservera et nous serons bien heureux de mourir dans l'excercice de notre métier.
Jean VERRU Curé de Saint Nazaire
Je me suis oublié d’écrire
que quelque-uns ont voulu semer du bled et seigle et froment après
l'hyver c'est-à-dire d’avril et la fin de mars, il a paru beau dans le
commencement, mais il s’est tourné tout en herbe à versé et n’est pas
venu en épi.
Saint-Romain-Sous
Versigny
Le 5 janvier
1709 commença une gelée
qui étonnera tous les
siècles
suivants. Dans la première nuit tout fut gelé jusqu'au plus
grosses
rivières sur lesquelles on marchoit avec autant d'assurance que
sur la
terre la plus ferme, elle dura trois semaines. Il en vint une
autre 8 à
10 jours après qui quoyque moins vive, ruina tous les bleds
sur la fin
de mars et au commencement d’avril, que commencent à
croître les bleds,
il ne se trouva rien dans les champs qui paroissoient
être tous
normalement labourés. La cherté des vivres qui commença un
peu
auparavant fut extrême. En ce temps-là le bled fut jusqu'à
9 et dix
livres la mesure. Ces pays y furent dépeuplés et ceux qui
restèrent
moururent presque tous de faim. La terre fachée de ne rien
produire
ramassa toutes ses forces pour multiplier les semis que l’on
sema partout, et l'abondance fut si grande qu'elle mit fin à la
cherté sur la
fin de juillet de la même année.
Bollereau curé de Saint-Romain-sous-Versigny
Uxeau
Jusqu'au mois de
Juin de la présente
année 1710, il s'est
encore fait
un
très grand nombres d'enterrements qui n'ont
pas été mis sur le présent
registre. Il ne restait presque
personne dans les paroisses tant la famine était
grande.
On trouvait les hommes morts de tout côté, sans autre
mal que
celuy de la faim. La gresle avoit battu cette
paroisse le 12 juin 1708 d'une manière
horrible. Il fallut acheter
du bled pour semer qui fut si absolument
perdu par
une gelée arrivée au mois de janvier 1709
qu'on ne ramassa peut-être
pas trente bichées de bled
dans toute la paroisse.. Au sentiment des connaisseurs, le
froid fut à son plus haut point, les
bleds étant
donc si absolument perdus on a recouru à l'avoine pour
semer, qui valu au mois de mars 1709
jusqu'à trente cinq
livres le boisseau. On acheta l'orge et le sarrasin pour moins
dix livres le boisseau et
moi-même envoyé quérir au
Dongeon dix mesures de sarrasin qui me
coutèrent cent
livres. Le seigle pour semer au mois de sept 1709 coutait
communément neuf à
dix livres pour celuy qui le
mangeait, coutait ordinairement sept à
huit livres.
Le vin était cher à proportion.
Le plus bas prix était de dix sols la
pinte.
Dieu nous préseve de jamais avoir un si facheux temps.
C. Jacob curé d'Uxeau
Vendenesse-les-Charolles
Nota:
Il est mort
cette année 203 personnes,
sans comprendre
plus de 50 personnes partis de la paroisse pour aller
chercher du pain
dans la Basse-Bourgogne et dans le Bourbonois et
l'Auvergne.
La crise de la rareté du grain sur tout le Charolois où l'on n'a
point
cueilly de bled, ni de fruits sur les arbres qui furent
gelé au mois de
janvier dernier ce qui en detruisit pour la plus
grande partie. Ce qui
a obligé le peuple à manger du pain de fougères et d'herbes
cueillies
dans les prés, de racines qu'il trouvaient dans les champs
après quoy
on a mangé de celui des glands et s'il n'y avait eu de l'orge
et du bled noir cette année on serait tous morts de faim.
Dieu nous préserve de revoir jamais une si formidable disette.
Fait le 31
décembre 1709 - Curé Charcosset
Lugny-les
Charolles
La présente année mil sept cent neuf
dans laquelle nous
avons vu la plus grande famine qui fust jamais par
rapport à la disette entière de toute sorte de grains causé par
une gelée universelle qui dura depuis le six janvier jusqu'au
commencement de mars suivant et qui perça jusque dans le
centre de la terre, ayant gasté tous les bleds dans la racine
et une grande partie de tous les meilleurs arbres qu'elle perdit
entièrement et fit mourir. Je soussigné ptre Curé de Lugny
certifie que la moralité qui a aussy été universelle a réduit
au tombeau dans l'étendue de cette paroisse près de deux
cents personnes qu'il n'y a eu aucun mariage et seulement
trois (!) enfants baptisés qui sont morts quelques jours après
le tout pendant le cours de ladite année mil sept cent neuf ;
fait à Lugny le trente unième décembre mil sept cent neuf.
Gaudry curé de Lugny
Colombier-en-
Brionnais

Dans
l'année 1709 le fort de l'hyver se prit la veille des Roys par une
rigoureuse bize et par une forte gelée qui dura le reste du mois et
davantage.
Le froid fut si horrible et si cruel, que les noyers et les
châtaigniers et les
cerisiers et quantité d'autres arbres moururent ; mais le plus grand
mal
fut que les froments et les seigles gelèrent en terre et se perdirent
entièrement. Ce qui causa une chère année qui n'a guère eue de
semblable
car la famine fut si grande que l'on fut contraint de manger pendant
longtemps du pain de fougère et de gland, et que la cinquième partie du
peuple mourut de faim, surtout les petits enfants.
Enfin l'on ne peut se souvenir d'un si triste temps que les cheveux
m'en hérissent, surtout quand l'on se remet devant les yeux comme
la faim avait défiguré le visage des pauvres qui étaient hideux et
épouvantables à voir, qui jettaient sans cesse des cris dignes de
compassion, et qui
tombaient souvent morts par les chemins.
Dans la paroisse de Collombier qui est de 200 communiants tout au plus,
on y fit depuis Pâques jusqu'à la Saint-Martin 72 enterrements, les deux tiers
de petits enfants.

Dans l'année
1709.
Le fort de l'hyvert se prit la veille des Roys, 5 janvier, par une
rigoureuse et épouvantable bize, et par une cruelle
gelée qui dura le reste du mois : le froid fut si rude et si terrible
que les noyers, les châtaigniers, les cerisiers et quantités
d'autres arbres moururent, mais le plus grand mal fut que les froments
et les seigles gelèrent en terre et se perdirent entierement
ce qui causa cette chere année et cette chereté de grains qui n'a guère
eue de semblables, car la famine fut si grande que l'on fut
contraint de manger pendant longtemps du pain de fougère et de gland,
et que la cinquième partie du peuple (et même davantage)
mourut de faim, surtout les petits enfants. Enfin l'on ne peut se
ressouvenir d'un si triste temps que l'on ne tremble et que les
cheveux n'en hérissent, surtout quand l'on se remet devant les yeux,
comme la faim avait défiguré le visage des pauvres
et même de quantité de personnes de commodites et aisées qui, par
malheur, ne se trouvèrent point de grain : ceux qui souffraient la
faim étaient noirs, hideux et épouvantables, et jetèrent des cris qui
faisaient compassion, même souvent ils tombaient morts,
marchant par les chemins : le froment valut jusqu'à dix livres le
boisseau, le seigle 7 livres 10 sols, le vin se trouva encore si rare
que le meilleur marché était cent livres la botte ; les meilleurs
maisons n'avaient que du cidre pour leur boisson, et il y eut des
prestres qui furent contraints de s'abstenir de dire la messe faute de
vin.
Dans la paroisse de Collombier où il n'y a guère que 200 communiants ou
environ, on y fit depuis Pâques jusqu'à la
Saint-Martin soixante et douze enterrements les deux tiers d'enfants.
Chalmoux
Le nombre
des morts depuis le mois d'avril jusqu'à présent tant grand que
petit, pauvre que riche, étrangers que ceux du lieu et dont on ne
scais pas les noms de la pluspart est de cents cinquante un,
presque tous morts de famine. Le blé estang d'un prix excessif à cause
de la rareté de l'argent et estang vendu 3 livres 10 sols la coupe qui
ne pèse que 17 livres. Le suict de cette grande famine ne venant que
de I'hyvers qui fut si froid et si vigoureux qu'il gela les blés, les
vignes et presque tous les arbres fruitiers, surtout les noyers
pruniers et chataigniers, de sorte qu'on n'a jamais vu ny lu dans
aucun auteurs un semblable hyver.
MICHON, curé.
Nota: La population de Chalmoux était en 1786 (seul recensement
sérieux de l'époque) de 1.083 personnes, ce qui donne une mortalité
voisine de 14 % pour six mois en 1709.
Neuvy-Grandchamp
Note du curé Delabrosse de
Neuvy (page 42/177)
En vérité, on ne scauroit que gémir
sur le triste souvenir de cette année malheureuse 1709.
Il s'y fit peu
de baptêmes et aucun mariage. L'année 1710 ne fut pas moins triste et
funeste.
Parmi le grand nombre de morts que causa la famine on en
compte neuf dont on trouva les cadavres dévorés des bêtes.
Le
sieur curé soussigné a taché de tenir un registre exact des morts et
enterrés. Si il y a quelque obmissions ... il n'y a rien d'omis
volontairement et que dans l'accablement ou ledit curé étoit avec son
vicaire, ne pouvant pas se
trouver régulièrement l'un et l'autre pour enterrer les morts, on
se contentoit de les exposer à la porte de l'église, pendant qu'ils
alloient administrer les sacrements aux mourans. Et très souvent on
étoit obligé de les porter en terre sans prêtre et sans leur rendre ces
derniers devoirs de charité.
Depuis le mois de fevrier 1709 jusqu'à
1710 on en comptera 184.
M. LABROSSE curé de Neuvy
M.
Courtepée - Historien de la Bourgogne
Description
historique de la Bourgogne en 1779 (Tome
IV)
Rien
de si
lamentable que le tableau de
la misère affreuse de ce Pays en 1708, 1709 et 1710, présenté aux États
Généraux de Bourgogne, et dont j'ai copie imprimée. On y voit qu'en
1709, de cinq parties des habitants il en périt trois par la faim. On y
vécut de glands & de farines de fougères.
400 Métairies restèrent incultes et abandonnées. Des hameaux entiers y
devinrent déserts.
Qu'on juge de la dépopulation causée par le grand hiver fut l'état
suivant:
Charolles qui avoit 986 Communians, n'en avoit plus
que 600 à la fin de l'année ;
Suin de 300, plus que 95 : Il y mourut 235
personnes, 158 abandonnèrent le pays.
A Changy 142 morts, à Viry 358, à Martigny 314,
Bragny de 309 communiants, il n'en resta que 19 ; à Genouilly que 60, à
Paray que 626, il y en mourut 860, etc.