Prédictions
Je connais quelqu'un
qui a montré les lignes de sa main à un mage, afin de connaître sa
destinée ; il l'a fait par jeu, à ce qu'il m'a dit, et sans y croire.
Je l'en aurais pourtant détourné, s'il m'avait demandé conseil, car
c'est là un jeu dangereux. Il est bien aisé de ne pas croire, alors que
rien n'est encore dit. A ce moment-là, il n'y a rien à croire, et aucun
homme peut-être ne croit. L'incrédulité est facile pour commencer, mais
devient aussitôt difficile ; et les mages le savent bien. " Si vous ne
croyez pas, disent-ils, que craignez-vous ? " Ainsi est fait leur
piège. Pour moi, je crains de croire ; car sais-je ce qu'il me dira ?
Je suppose
que le mage croyait en lui-même ; car si le mage veut seulement rire,
il annoncera des événements ordinaires et prévisibles, en formules
ambiguës : " Vous aurez des ennuis et quelques petits échecs, mais vous
réussirez à la fin ; vous avez des ennemis, mais ils vous rendront
justice quelque jour, et en attendant, la constance de vos amis vous
consolera. Vous allez bientôt recevoir une lettre, se rapportant à des
soucis que vous avez présentement, etc. " On peut continuer longtemps
ainsi, et cela ne fait de mal à personne.
Mais si le
mage est, à ses propres yeux, un vrai mage, alors il est bien capable
de vous annoncer de terribles malheurs ; et vous, l'esprit fort, vous
rirez. Il n'en est pas moins vrai que ses paroles resteront dans votre
mémoire, qu'elles reviendront à l'improviste dans vos rêveries et dans
vos rêves, en vous troublant tout juste un peu, jusqu'au jour où les
événements auront l'air de vouloir s'y ajuster.
J'ai connu
une jeune fille à qui un mage dit un jour, après avoir analysé les
lignes de sa main : " Vous vous marierez ; vous aurez un enfant ; vous
le perdrez. " Une telle prédiction est un léger bagage à porter pendant
que l'on parcourt les premières étapes. Mais le temps a passé ; la
jeune fille s'est mariée ; elle a eu récemment un enfant ; la
prédiction est déjà plus lourde à porter. Si le petit vient à être
malade, les paroles funestes sonneront comme des cloches aux oreilles
de la mère. Peut-être s'est-elle moquée autrefois du mage. Le mage sera
bien vengé.
Il arrive
toutes sortes d'événements dans ce monde ; de là des rencontres qui
ébranleront le plus ferme jugement. Vous riez d'une prédiction sinistre
et invraisemblable ; vous rirez moins si cette prédiction s'accomplit
en partie ; le plus courageux des hommes attendra alors la suite ; et
nos craintes, comme on sait, ne nous font pas moins souffrir que les
catastrophes elles-mêmes. Il peut arriver aussi que deux prophètes,
sans se connaître, vous annoncent la même chose. Si cet accord ne vous
trouble pas plus que votre intelligence ne le permettra, je vous admire.
Pour mon
compte, j'aime bien mieux ne pas penser à l'avenir, et ne prévoir que
devant mes pieds. Non seulement je n'irai pas montrer au mage le dedans
de ma main, mais, bien plus, je n'essaierai pas de lire l'avenir dans
la nature des choses ; car je ne crois pas que notre regard porte bien
loin, si savants que nous puissions être. J'ai remarqué que tout ce qui
arrive d'important à n'importe qui était imprévu et imprévisible.
Lorsqu'on s'est guéri de la curiosité, il reste sans doute à se guérir
aussi de la prudence.
Alain - 4 avril 1908