LES PETITES COUPES


              
Un après-midi d'été de l'année 1964, mon père décida de nous emmener, mon frère et moi chez son copain, Jean B. qui habitait les "Petites Coupes", hameau de Clessy.

C'était le temps des cerises !

On a tous sauté dans la Choucarde (une Simca 8 que mon père avait retapée!) et à tombeau ouvert, nous atteignirent les "Petites Coupes" en bien peu de temps.

L'Jean, comme on disait, célibataire, habitait avec son père, une petite chaumière d'un autre siècle.
Un chien jappa sans conviction à notre arrivée.
La porte de la maison était entrouverte. Mais la lumière n'entrait pas, comme interdite...
Dans la grande pièce, la fraicheur contrastait avec la chaleur étouffante de l'extérieur.
Une horloge égrainait les secondes comme le glas de l'église rappelant aux villageois leur ephémère passage sur cette terre.
Le décompte était continuel, tic-tac-tic-tac ... on ne pouvait pas y échapper.
A côté de l'horloge un vieillard somnolait presque invisible.
C'était Le Toine, le père à Jean, âgé de plus de 80 ans qui faisait la sieste. A chaque seconde passée il semblait s'enfoncer un peu plus dans son fauteuil.

Près de la cour, il y avait un grand verger en pente, avec une dizaine de cerisiers magnifiques.
Et cette année-là, la nature avait su se montrer généreuse, les branches pliaient sous le poids de cerises gorgées de sucre.
On était venu pour cueillir des fruits...
Munis de paniers rafistolés, d'échelles branlantes et d'escabeaux bancals on s'accrochait aux branches pour ne pas tomber.
Le travail commença.
Au début, mon frère et moi nous mangions une cerise sur deux, mais enfin vite rassasiés nous remplîmes les paniers assez vite.
Après deux heures passées dans les arbres, on redescendit sur le plancher des vaches...
Qu'allait-il faire de toutes ces cerises, tant il y en avait...

C'est là que j'ai vu la Tante Jeanne, la tante à Jean. Sous le soleil couchant, elle guidait lentement ses trois vaches, qui connaissaient très bien le chemin, vers une petite étable délabrée près de sa maison.
Comme elle semblait fragile avec son bâton tordu et ses sombres vêtements bien trop grands !
Elle nous invita à nous désaltérer.
Sa bicoque était une copie conforme à celle où nous étions entrés en arrivant, mais en beaucoup plus gai.
Ici la vie avait repris le dessus ! Pas d'horloge....Pas d'odeur de vieux...

Les hommes se désaltérèrent d'un verre de rouge dont la bouteille trempait dans un seau rempli de l'eau fraîche du puits.
Mon frère et moi eumes droit à un grand verre de grenadine à l'eau avec quelques boudoirs.
La Jeanne était bavarde.
D'ailleurs elle nous raconta qu'elle était née à Availly (1) en 1875 !
Elle nous raconta aussi que son père et son grand-père avaient été tous les deux cultivateurs à Availly. Il y avait bien longtemps. Pensez-donc, son grand-père était né en 1811, sous Napoléon !
Elle nous raconta bien d'autres choses que j'ai oublié, dommage....
On avait passé une belle journée!
La Choucarde, le coffre rempli de cerises, nous ramena à Gueugnon à fond de train...

Aujourd'hui, quand je pense à cette petite bonne femme qui a vécu près de 105 ans et qui nous racontait que son grand-père, né sous Napoléon, l'a faisait sauter sur ses genoux cela m'effraie.
Elle faisait en quelque sorte le lien entre nous, mon frère et moi, et Napoléon !

Combien de battements d'horloge depuis tous ce temps... 205 ans ...

Et tous ces gens qui ont disparus...
Et la Choucarde...
Et mon père...

1. Availly est un hameau de Rigny-sur-Arroux (71) où ma famille habitait...

Jean-Marc Ducerf - Déc. 2016