Voici une anecdote, extraite du
livre d'Henri Vincenot sur
"La vie
quotidienne des paysans bourguignons au temps de Lamartine".
A travers les raisonnements
de Patacul Trébeulot, on en apprend un peu plus
sur les conditions de travail au XIXe siècle dans nos
campagnes.
Disons
tout de suite que "Patacul
Trébeulot" n'était pas son vrai nom, vous vous en doutez bien. Personne
d'ailleurs, dans tous nos villages, ne portait effectivement ni le
prénom ni le nom de famille sous lequel il figurait sous les registres
de l'état-civil, car ces noms officiels, pourtant assez éloquents et
pittoresques dans nos régions, étaient encore, au gré des
Bourguignons-salés, d'une grande banalité. Combien il était plus drôle
et plus subtil de fabriquer pour chacun le vocable qui le désignait en
le représentant vraiment: " Nez de sarpe ", s'il avait le nez crochu; "
Beurlu ", s'il avait un oeil faiblard; " Gambillot ", s'il était
boiteux; " Suyot ", s'il sifflotait habituellement; " l'Pis ", si son
sevrage avait été laborieux et s'il avait réclamé le sein de sa mère
plus longtemps que de raison; " Maltué ", s'il avait échappé à un
accident mémorable; " Teuteusse ", s'il avait sucé son pouce jusqu'à
l'âge de "râyon"; " Dragon ", s'il l'avait été, ou manqué de l'être; "
Trobeau", s'il était coquet ou trop admiré par sa mère; " la Fouine ",
s'il braconnait en rivière; " Bonarin " (bon à rien), s'il était
incapable; " Beurdin ", s'il était farfelu; " Chapoutot ", s'il avait
la manie de tailler des morceaux de bois, ou de sculpter, ce qui était
fréquent au pays de Rude; " Maugroué ", s'il était chétif (littéralemnt
: Mal couvé) ....
Bref.
Patacul, c'était donc son sobriquet personnel, car il était court de
jambes. Trébeulot, était celui de son grand-père, compagnon tailleur de
pierre, qui vers 1840, avait eut le bassin " beursillé " en carrière,
et,
de ce fait, avait marché, le reste de ses jours en " trébeulant "
(trébuchant ; se dit aussi de l'homme qui est souvent entre deux vins).
Depuis toute sa descendance allait porter le nom de "Trébeulot" qui,
jusqu'à la soixante-douzième génération, et même après, rejetterait
dans les ténèbres de l'oubli un nom officiel que tout le monde finirait
par ignorer.
Donc le Patacul Trébeulot, était assis à l'auberge et il écoutait un
gars de la ville, un cheminot, un employé de la compagnie P.L.M.
(Paris-Lyon-Marseille; ancienne compagnie de chemins de fer), qui
expliquait à ces pauvres
bouseux, ces demeurés, qu'il avait fait, jusqu'au bout, la fameuse
grève des Chemins de fer, celle de 1911, sans doute, car on était en
1912.
"Et qu'est-ce que ça vous a donc rapporté, de
faire le grève ? demanda Trébeulot.
- Quand ça ne serait que pour avoir gagné onze jours
de congé, j'estime que je n'aurais pas perdu mon temps, de "gréver" !
répondit l'autre. Onze jours de congé francs ! Oui, compagnon !
- Et qu'est-ce que c'est donc que ces journées de
congé ? demanda le Trébeulot qui n'avait jamais entendu ce mot.
- Des jours "qu'on ne travaille pas", des jours
qu'on ne donne pas à son patron. On les garde pour soi. On ne fait rien
! "
Le Trébeulot ouvrit des yeux ronds et s'exclama :
- Onze jours par an à ne rien faire ? Seulement onze
jours ? Mais c'est le bagne, ta Compagnie de chemin de fer !
- ... en plus des dimanches, bien sûr ! précisa le
cheminot qui croyait avoir décroché la timbale d'argent. Tous les
dimanches, ou le "grand repos" qui les remplace, chez les "roulants" !
Le Trébeulot se plongea alors dans une profonde réflexion, puis au bout
de trois minutes :
" - Alors avec les dimanches, si je comprends bien,
ça vous ferait soixante-quatre jours seulement par an ? Mais alors moi
je n'ai jamais fait grève, ni mon père, ni mon grand-père qui est né le
18 juin 1815, le jour de Waterloo, et on a toujours eu brâment plus de
soixante-quatre jours fériés par an ! Et nous ne sommes pas allés le
chanter sur les toits ! "
Et la-dessus, il se mit à faire le décompte, que je
vous livre tout
brut, en préface de ce chapitre, car il peut vous donner à réflechir.
De toute façon, il donne une idée du régime de travail, au cours du XIXe
siècle, sur lequel on a dit probablement beaucoup de bétises.
" ... Je prends mon cas, dit le Trébeulot, moi qui
ai toujours été
commis, depuis mon temps de boèrger, commis laboureur-piocheur ou
commis aux chevaux: nous avions d'abord tous les dimanches. Il aurait
fait beau voir une charrue ou un tombereau attelés, ou une jument en
limon le dimanche ! Le patron avait "ben trop pôe de l'enfar !"
(bien
trop peur de l'enfer).
" Ensuite toutes les fêtes mobiles... mais c'étaient
toujours des dimanches ! Et encore toutes les fêtes fixes : Nouél,
l'An, le matin des Cendres, Cairmentrant (Carême entrant : Mardi-Gras),
Le Mai (l'ai-je dit, le 1er mai était chômé dans la plupart
des régions de la province et la matinée se passait à faire des farces
dans tout le village), l'Ascencion, l'Assomption du 15 août, la
Toussaint, le matin des Morts, la Saint-Martin par ci, la Saint-André
par là.;. patrons de la bourgogne !
" Ce qui fait bien douze jours. Mais attendez, ce
n'est pas tout : le fête patronale du village, qu'on ne fêtait pas le
dimanche d'avant ou le dimanche d'après, comme maintenant, mais le jour
même...
" Et la fête du patron, la Saint-Antoine pour le
mien, qui ne la manquait pas !... La fête de la patronne, la
Sainte-Jeanne. Ce jour-là on ne faisait que le pansage et le petit
tripot, mais pas question d'atteler... ni de toucher le manche de
l'outil... milliard de dieux, non !
" Si vous comptez bien, ça nous faisait seize jours,
bon an mal an, pour nous, les commis. Moi j'ai compté ! Pour les
artisans, ajoutez la fête du saint patron de la profession, la
Sainte-Catherine pour les charrons, la Saint-Eloi pour les forgerons,
la Sainte-Anne pour les menuisiers et les tonneliers, la Saint-Crépin
et la Saint-Crépinien (le même jour, coquin ! ) pour les cordonniers et
les bottiers, la Saint-Fiacre pour les jardiniers, la Saint-Laurent
pour les aubergistes... et les rotisseurs, pardi ! La Saint-Honoré pour
les boulangers, la Saint-Victor pour les meuniers, la Saint-Simon pour
les corroyeurs, la Saint-Claude, j'allais oublier, pour les
bourreliers, la Saint-Pierre pour les serruriers, la Saint-Paul pour
les cordiers, la Saint-Jean-Baptiste pour les tailleurs, la Saint-Louis
pour les marchands, la Saint-Antoine pour les potiers, la Saint-Blaise
pour les tisserands... et bien sûr, la Saint-Vincent des vignerons !...
" Oui, oui, compagnon, chacun son saint, chacun sa
fête chômée, et même certains, comme chez le Joseph Brocard, bourrelier
qui faisait sa Saint-Claude mais aussi la Sainte-Catherine des
charrons,
car si on ne fait pas de roues de char, on n'a pas besoin de harnais
!... et chez les Baudot, charpentiers, qui faisaient leur
Sainte-Catherine mais qui n'oubliaient pas de faire aussi "l'Ascension"
des couvreurs... (l'Ascension, la fête de tous ceux qui de servaient
d'échelles, bien sûr !) On ne peut pas poser les tuiles ou les lauzes
s'il n'y avait pas de charpente !... et les tonneliers ne refusaient
pas de faire la Saint-Vincent des vignerons ! Pas de vin, pas de
tonneaux !
" Arrêtez-moi... je n'en firais pas d'énumérer les
fêtes chômées par profession ! Croyez-vous que nous étions des sauvages
?
" Mais si vous comptez bien, ça fait, avec les
dimanches, quelque chose comme soixante-quinze jours fériés dans notre
sacrés bon dieux d'années de travail !...
" Plus d'un jour sur cinq que l'on ne donnait pas au
patron !
- Pourtant... hésitait le cheminot... je croyais ....
- Te croyais mal compagnon !
- On m'avait dit...
- On t'avait mal dit ! et ceux qui t'avaient mal dit
étaient des mal-renseignés ou des mal-intentionnés !"
Le Trébeulot éclatait de rire, payait la tournée en grand seigneur, et
tapant dans le dos du citadin :
"Ça ne fais rien, va ! Vous avez quand même bien
fait de faire votre grève, pour essayer de rattraper ce que vous avez
volé le progrès ! Mais vous n'êtes pas près d'y arriver, marche ! Vous
les ferez longtemps vos grèves ! "