Organisations naturelles
Frédéric Bastiat
Fédéric
Bastiat était un économiste (méconnu) du XIXème siècle. (1801-1850)
() Prenons un homme
appartenant à une classe modeste
de la société, un menuisier de village, par exemple, et observons tous
les services qu’il rend à la société et tous ceux qu’il en
reçoit ; nous ne tarderons pas à être frappés de l’énorme
disproportion apparente.
Cet homme passe sa journée à raboter des planches, à fabriquer des
tables et des armoires, il se plaint de sa condition, et cependant que
reçoit-il en réalité de cette société en échange de son travail ?
D’abord, tous les jours, en se levant il s’habille, et il n’a
personnellement fait aucune des nombreuses pièces de son vêtement. Or,
pour que ces vêtements, tout simples qu’ils sont, soient à sa
disposition, il faut qu’une énorme quantité de travail, d’industrie, de
transports, d’inventions ingénieuses, ait été accomplie. Il faut que
des Américains aient produit du coton, des Indiens de l’indigo, des
Français de la laine et du lin, des Brésiliens du cuir ; que tous
ces matériaux aient été transportés en des villes diverses, qu’ils y
aient été ouvrés, filés, tissés, teints, etc.
Ensuite il déjeune. Pour que le pain qu’il mange lui arrive tous les
matins, il faut que des terres aient été défrichées, closes, labourées,
fumées, ensemencées ; il faut que les récoltes aient été
préservées avec soin du pillage; Il faut qu’une certaine sécurité ait
régné au milieu d’une innombrable multitude ; il faut que le
froment ait été récolté, broyé, pétri et préparé ; il faut que le
fer, l’acier, le bois, la pierre aient été convertis par le travail en
instruments de travail ; que certains hommes se soient emparés de
la force des animaux, d’autres du poids d’une chute d’eau, etc. ;
toutes choses dont chacune, prise isolément, suppose une masse
incalculable de travail mise en jeu, non seulement dans l’espace, mais
dans le temps.
Cet homme ne passera pas sa journée sans employer un peu de sucre, un
peu d’huile, sans se servir de quelques ustensiles.
Il enverra son fils à l’école, pour y recevoir une instruction qui,
quoique bornée, n’en suppose pas moins des recherches, des études
antérieures, des connaissances dont l’imagination est effrayée.
Il sort : il trouve une rue pavée et éclairée.
On lui conteste une propriété : il trouvera des avocats pour
défendre ses droits, des juges pour l’y maintenir, des officiers de
justice pour faire exécuter la sentence ; toutes choses qui
supposent encore des connaissances acquises, par conséquent des
lumières et des moyens d’existence.
Il va à l’église : elle est un monument prodigieux, et le livre
qu’il y porte est un monument peut-être plus prodigieux encore de
l’intelligence humaine. On lui enseigne la morale, on éclaire son
esprit, on élève son âme ; et, pour que tout cela se fasse, il
faut qu’un autre homme ait pu fréquenter les bibliothèques, les
séminaires, puiser à toutes les sources de la tradition humaine, qu’il
ait pu vivre sans s’occuper directement des besoins de son corps.
Si notre artisan entreprend un voyage, il trouve que, pour lui épargner
du temps et diminuer sa peine, d’autres hommes ont aplani, nivelé le
sol, comblé des vallées, abaissé des montagnes, joint les rives des
fleuves, amoindri tous les frottements, placé des véhicules à roues sur
des blocs de grès ou des bandes de fer, dompté les chevaux ou la
vapeur, etc.
Il est impossible de ne pas être frappé de la disproportion,
véritablement incommensurable, qui existe entre les satisfactions que
cet homme puise dans la société et celles qu’il pourrait se donner,
s’il était réduit à ses propres forces. J’ose dire que, dans une seule
journée, il consomme des choses qu’il ne pourrait produire lui-même en
dix siècles.
Ce qui rend le phénomène plus étrange encore, c’est que tous les autres
hommes sont dans le même cas que lui. Chacun de ceux qui composent la
société a absorbé des millions de fois plus qu’il n’aurait pu
produire ; et cependant ils ne se sont rien dérobé mutuellement.
Et si l’on regarde les choses de près, on s’aperçoit que ce menuisier a
payé en services tous les services qui lui ont été rendus. S’il tenait
ses comptes avec une rigoureuse exactitude, on se convaincrait qu’il
n’a rien reçu sans le payer au moyen de sa modeste industrie ; que
quiconque a été employé à son service, dans le temps ou dans l’espace,
a reçu ou recevra sa rémunération.
Il faut donc que le mécanisme social soit bien ingénieux, bien
puissant, puisqu’il conduit à ce singulier résultat, que chaque homme,
même celui que le sort a placé dans la condition la plus humble, a plus
de satisfactions en un jour qu’il n’en pourrait produire en plusieurs
siècles. ()