Le « mémoire » du curé de Cronat (71)
En 1729, le curé de
Cronat (Saône et Loire), Charles de la Mothe de Carbonnel, adresse un «
mémoire » à son évêque afin de le renseigner sur le comportement des
habitants de sa paroisse. Ce texte est intéressant par la description
des classes d’habitants et par le descriptif corrosif de leur
comportement.
" La paroisse de Cronat est
d’une grande étendue, ayant plusieurs hameaux dont quelques-uns sont
éloignés de plus d’une lieue, la desserte est d’autant plus difficile
que les chemins sont de tous côtés impraticables.Les paroissiens sont en général
d’une extrème pauvreté depuis 1709 qu’ils ont été contraints de vendre
chacun leur petitt fonds, vivant la plus grande partie de l’année sans
sel, n’ayant presque aucun meuble qui vaille la peine de la saisie...
La plupart des domaines
ne sont bons que pour le nourry et le vendu des bestiaux, qu’à l’égard
du grain qu’on y recueil, à peine suffit-il tant la part du maître que
du métayer pour nourrir le laboureur pendant l’année.
Les habitants peuvent
être distingués en quatre classes :
1)
des personnes qui se disent bourgeois, gens oisifs, et dont
l’occupation est de s’enyvrer, et dont la conduite n’est rien moins
qu’édifiante ;
2)
des laboureurs au nombre de près de quarante, mais tous d’autrui, et
fort pauvres ; en général, ils sont asez bone gens, et craignent Dieu ;
3)
d’artisans et de cabaretiers, qui au nombre de plus de quinze, dans les
maisons desquels il passe de grands désordres ;
4)
de journaliers et de pauvres veuves...
Le désordre le plus
grand règne, qui entraîne avec soy une infinité d’autres crimes, de
querelles, de batteries, de jurements horribles, de paroles impudiques,
de désunions dans les familles c’est l’ivrognerie.
Particulièrement les
dimanches et les jours de fêtes qu’on profane impunément ; car c’est
particulièrement dans ces saints jours que les cabarets sont remplis
d’yvrognes, qui commettent toutes sortes de désordres, même pendant le
Service Divin.
Un autre grand
désordre, c’est la profanation des Lieux Saints, non seulement on s’y
tient immodestement pendant les Services, mais on a l’insolence de
rompre par dérision et publiquement pendant qu’on chante l’Evangile,
pendant la Messe, les fiches de fer mises autour des fonts baptismaux.
D’autres viennent
impudemment au Service plein de vin, y vomir et y causer d’aurtres
actes scandaleux.
On profane plus
fréquemment le chapiteau qui fait partie de l’église, et le cimetière
dont on fait un lieu de promenade et de marché, tous les dimanches et
fêtes pendant le Service Divin, car on y cause aussi haut que dans une
foire et on y tient les postures les plus indécentes. Ce sont les
petits bourgeois qui donnent en cela le grand scandale aux faibles.
D’autres viennent insolemment se présenter au tribunal de la Pénitence
estant ivres, d’autres estant dans le même estat, viennent demander des
billets et s’enyvrent le jour mesme qu’ils auront fait leur communion.
En géneral, les
principaux qui entraînent une bonne partie avec eux ne se soucient ni
des déclarations du Roy, qu’on leur a lues publiquement sur leurs
devoirs, ni des arrêts qui défendent leurs désordres, ni des décrets
des Etats Généraux, et encore moins des commandements de Dieu et de
l’Eglise.
Que sa Grandeur juge de
la condition malheureuse du Pasteur à qui Dieu a donné la volonté de
s’acquitter de ses devoirs. Il ne s’est jamais plaint, ni en
particulier, ni en public, des outrages personnelles qui luy ont été
faite par les principaux, que dans ce mémoire présente à sa Grandeur
des calomnies, des assemblées... et tous actes faites contre luy, des
insultes jusqu’à arracher nuitamment les palissades de son jardin, les
emporter, en jeter d’autres dans le chapiteau, arracher le marteau de
sa porte, enfin jusqu’à menancer de l’assassiner . "