Melancholia
Victor Hugo - Les Contemplations, 1838
Un beau poème de Victor Hugo où il dénonce le travail des enfants...
Où vont tous ces
enfants dont pas un seul ne rit ?
Ces doux êtres pensifs,
que la fièvre maigrit ?
Ces filles de huit ans
qu'on voit cheminer seules ?
Ils s'en vont
travailler quinze heures sous des meules ;
Ils vont, de l'aube au
soir, faire éternellement
Dans la même prison le
même mouvement.
Accroupis sous les
dents d'une machine sombre,
Monstre hideux qui
mâche on ne sait quoi sans l'ombre,
Innocents dans un
bagne, anges dans un enfer,
Ils travaillent. Tout
est d'airain, tout est de fer.
Jamais on ne s'arrête
et jamais on ne joue.
Aussi quelle pâleur !
la cendre est sur leur joue.
Il fait à peine jour,
ils sont déja bien las.
Ils ne comprennent rien
à leur destin, hélas !
Ils semblent dire à
Dieu : « Petits comme nous sommes,
« Notre père, voyez ce
que nous font les hommes ! »
O servitude infâme
imposée à l'enfant !
Rachitisme ! travail
dont le souffle étouffant
Défait ce qu'a fait
Dieu ; qui tue, oeuvre insensée,
La beauté sur les
fronts, dans les coeurs la pensée,
Et qui ferait - c'est
là son fruit le plus certain -
D'Apollon un bossu, de
Voltaire un crétin !
Travail mauvais qui
prend l'âge tendre en sa serre,
Qui produit la richesse
en créant la misère,
Qui se sert d'un enfant
ainsi que d'un outil !
Progrès dont on demande
: « Où va-t-il ? Que veut-il ? »
Qui brise la jeunesse
en fleur ! Qui donne, en somme,
Une âme à la machine et
la retire à l'homme !
Que ce travail, haï des
mères, soit maudit !
Maudit comme le vice où
l'on s'abâtardit,
Maudit comme l'opprobre
et comme le blasphème !
O Dieu ! qu'il soit
maudit au nom du travail même,
Au nom du vrai travail,
saint, fécond, généreux,
Qui fait le peuple
libre et qui rend l'homme heureux !