La demande pour les tulipes d'espèce
rare augmenta tant au cours de l'année 1636 que les marchés réguliers
pour leur vente furent ouverts à la Bourse d'Amsterdam, à Rotterdam, à
Haarlem, à Leyde, à Alkmaar, à Hoorn et dans d'autres villes [...]
Au
début, comme dans toutes ces folies du jeu, la confiance était au plus
haut, et tout le monde gagnait. Les professionnels de la tulipe
spéculaient sur la hausse et la baisse des stocks de tulipes, et
faisaient de gros profits en achetant quand les prix tombaient et en
revendant quand ils montaient. Beaucoup d'individus devinrent
soudainement riches. Un appât en or massif pendait, alléchant, devant
le nez des gens et, l'un après l'autre, ils se ruèrent sur les marchés
aux tulipes comme des mouches sur un pot de miel. Tout le monde
s'imaginait que la passion des tulipes durerait toujours, que les
riches de tous les coins du monde enverraient leurs gens en Hollande et
paieraient quelque prix qu'on puisse en demander. Toute la fortune de
l'Europe viendrait se concentrer sur les rives du Zuiderzee, et la
pauvreté serait bannie de l'heureux ciel de la Hollande.
Nobles,
bourgeois, paysans, mécaniciens, marins, valets de pied, femmes de
chambre, même les ramoneurs et les vieilles fripières boursicotaient
dans la tulipe. Des personnes de tout rang convertissaient leurs biens
en argent liquide qu'ils investissaient dans les fleurs. Les maisons,
les terres étaient mises en vente à des prix ridicules, ou assignées en
paiement dans des affaires conclues sur le marché aux tulipes. Les
étrangers furent pris de la même frénésie et l'argent afflua vers la
Hollande de tous les horizons. Les prix des biens de première nécessité
montèrent encore graduellement: maisons et terres, chevaux et voitures,
produits de luxe de toute sorte s'apprécièrent avec eux et, pendant
quelques mois, la Hollande parut l'antichambre même de Ploutos. Les
opérations de ce commerce devinrent d'une telle ampleur et d'une telle
complexité que l'on jugea nécessaire de rédiger un code juridique pour
guider les parties [...]
Dans les plus petites
villes, où il n'y avait
pas de Bourse, la principale taverne du lieu était généralement choisie
comme « scène du spectacle », où grands et petits négociaient les
tulipes et confirmaient leur marchés dans des banquets somptueux. Ces
festins regroupaient parfois deux ou trois cents personnes, et de
grands vases de tulipes épanouies étaient placés à intervalles
réguliers sur les tables et les buffets pour le plaisir des yeux
pendant le repas.
C'était merveilleux.
Jamais dans leur histoire les Hollandais n'avaient
semblé en position si favorable. Conformément aux règles immuables qui
gouvernent ces épisodes, chaque hausse des prix persuadait plus de gens
encore de prendre part à la spéculation. Cela justifiait les espérances
de ceux qui y participaient déjà, pavant la voie pour encore plus de
transactions et de hausses, et assurant encore plus d'enrichissements
sans limite. Pour acheter, on empruntait; les petits bulbes faisaient «
levier » pour les gros prêts.
La fin arriva en 1637.
Là encore, les règles de base mènent le jeu. Les
sages et les nerveux commencèrent à prendre leurs distances, nul ne
sait pourquoi; d'autres les virent partir; la ruée pour vendre se fit
panique; les prix tombèrent comme dans un précipice.
JOHN KENNETH GALBRAITH
Brève Histoire de l'euphorie financière,
Seuil, 1992.