
Topographie
de
Toulon-sur-Arroux
avec quelques détails sur l'hôpital de cette ville
par M. Bonnot chirurgien de l'hôpital
Juillet 1787
La ville de Toulon-sur-Arroux, diocèse
d'Autun en Bourgogne, connue en latin sous le nom de Tolonum, est
située au bord de l'Arroux, à l'orient et au midi de la rivière de
Pontin, sur un terrain inégal coupé de prairies et de bois, et terminé
du côté de l'ouest par des montagnes et des forêts.
L'Arroux qui sépare à Toulon le charolois
et l'Autunois, est une rivière fort abondante en poisson ; on y pèche
communément la carpe, la lamproie, le barbeau, l'anguille, la lotte, la
truite et beaucoup de poisson blanc. On trouva dans les ruisseaux qui
viennent se décharger dans cette rivière, une grande quantité
d'écrevisses.
L'Arroux porte bateau depuis Toulon
jusqu'à Digoin, où elle se jette dans la Loire. On avoit le projet de
la rendre navigable depuis Autun jusqu'à Toulon ; ce qui auroit
augmenté le commerce et la population de ces deux villes ; mais le
nouveau Canal de Bourgogne, qui passe à quelques lieues d'Autun, n'a
pas permis d'exécuter ce plan.
L'eau de la rivière d'Arroux n'a pas de
mauvaise qualité et sert de boisson à plusieurs habitants. Elle est
préférable à celle de la rivière de Pontin, qui descendants des
montagnes de Mont-Cenis, est épaisse, blanche et impure. L'eau de puits
est celle dont on fait le plus généralement usage. Elle est pesante et
très fraîche ; quoique le savon s'y dissolve assez bien, on peut dire
qu'elle est crue ; car ses habitants peu aisées, qui ne font pas état
de corriger habituellement cette eau par le mélange du vin, sont fort
sujets aux goîtres, aux scrophules et aux autres maladies de la lymphe
que l'expérience a démontré venir de l'usage des eaux féléniteuses.
Le sol de Toulon et des environs est sec
et peu fécond. L'orge, l'avoine, le sarrasin, le blé de Turquie, le
millet sont les seules graines que l'on y recueille.
La pomme de terre y est fort commune et on
en distingue deux espèces, la rouge et la blanche. La première est
d'une qualité bien supérieure à la seconde : aussi l'une est réservée
pour les gens aisés, tandis que l'autre sert de nourriture aux paysans
; on emploie encore la pomme de terre blanche pour élever des bestiaux.
Il y a dans les environs de
Toulon-sur-Arroux une très grande quantité de bois, qui n'est pas pour
cela à meilleur marché, parce qu'une partie est employée pour des
forges qui en font une grande consommation, et qu'on fait flotter une
très grande quantité sur les canaux et sur la rivière, pour
l'approvisionnement de Paris.
On a découvert à Rigny-sur-Arroux une mine
de plomb dont l'exploitation est peu lucrative. On avoit aussi
découvert à Vendenesse-sur-Arroux une mine de charbon de terre ; mais
les frais nécessaires pour tirer un bon parti de cette mine, en ont
suspendu l'exploitation.
Les plantes que l'on trouve sur les
montagnes et dans les bois des environs de Toulon-sur-Arroux, sont très
variées et d'une belle espèce. Elle sont à-peu-près les mêmes que
celles qui croissent sur les montagnes de la Suisse, et qu'on recueille
avec peu d'ordre et de choix. Les notres sont ramassées et séchées avec
bien du soin et nous nous en servons avec beaucoup d'avantage.
Les vents dominants à Toulon-sur-Arroux
sont ceux du nord et du midi. Il est d'observation que le vent du nord
s'élève presque tous les jours matin et soir et que le vent de midi
souffle constamment vers le milieu de la journée ; ce qui entretient
une vicissitude de froid et de chaleur, qui est la source de plusieurs
maladies.
La ville de Toulon-sur-Arroux est à sept lieues
d'Autun, dix de Châlon-sur-Saône, six de Bourbon-Lancy et à quatre
lieues du Mont-Cenis.
Cette ville est ancienne. Les abbés de Cluny en sont les
seigneurs en qualité de doyens de Paray. On voit cette ville citée en
l'année 876, à l'occasion d'un accord entre Guillaume, Comte de Châlon
et l'abbé de Chagny, par lequel le Comte se réserve le droit de plein
gîte à Toulon une fois l'an.
Comme toutes les anciennes villes de France,
Toulon-sur-Arroux est fort mal bâtie, mais on y remarque le pont
d'Arroux qui est fort beau. Ce pont ouvre une communication avec la
Bourgogne et il se trouve placé de manière à séparer le district des
grands prieurés d'Auvergne et de Champagne.
Cette ville ne renferme pas plus de trois mille habitants. En
général, on n'y est pas riche. Les personnes aisées font leur
nourriture des boeufs et des veaux qu'on leur amène du Charolois et
mange du pain fait avec de la farine de froment, ou du moins avec un
mélange de farine de froment et de seigle. Le peuple ne connoit pas le
pain de froment et il n'use point ordinairement d'autre viande que du
chevreau en été et des chèvres en hiver. Les plus pauvres sont réduits
à vivre de pomme de terre, d'oeufs, de laitage. Les paysans des
environs de la ville élèvent presque tous des volailles pour aider à
leur subsistance.
La rivière Arroux répand dans l'été des exhalaisons qui sont
très sensibles et pendant toute l'année, il s'en élève des brouillards
qui entretiennent dans l'atmosphère une humidité constante. A ces
causes naturelles d'insalubrité, il faut joindre celles qui naissent de
la mal-propreté que le défaut de police laisse dans les rues. Le fumier
reste habituellement à la porte des maisons, il empêche l'air d'y
pénétrer, ou il lui communique des qualités malfaisantes, soit par les
exhalaisons qu'il répand, soit par celles qui s'élèvent des eaux
fétides qui en sortent et qui croupissent faute d'écoulement.
Ces causes ont d'autant plus d'influence sur les habitants de
Toulon-sur-Arroux, que leurs maisons sont construites de manière à
favoriser le developpement des germes morbifiques. En effet ces maisons
sont presque toutes humides et malsaines ; plusieurs d'entre elles sont
placées immédiatement sur le bord de la rivière, où elles ne sont pas
élevées au-dessus du sol de la rue, et les fenêtres y sont si petites
et si mal placées, que les rayons du soleil ont peine à pénétrer dans
les appartements, même dans les jours les plus sereins.
On a cherché à corriger ces sources d'insalubrité en
établissant dans la direction du midi une promenade de quatre rangées
d'arbres, où l'on respire un air très pur.
Il y avoit autrefois à Toulon-sur-Arroux un hospice ou
maladrerie établie en faveur des lépreux. On y voit aujourd'hui un
hôpital de malades, dont la fondation n'est pas ancienne. Elle est due à un avocat de cette ville, nommé Claude Burgat,
mort en 1741, qui laissa sa maison pour favoriser ce pieux
établissement. En 1777, le roi supprima un prieuré de Bénédictine,
connu sous le titre de Notre Dame de Chachanoux, et dans la même année,
il donna les lettres patentes pour transférer l'hôpital dans ce
couvent. Il y a par ces lettres patentes quatre lits de fondés, mais on
espère bientôt en obtenit huit. Une soeur hospitalière a suffi jusqu'à
ce moment-ci pour gouverner cet hôpital, sous la direction des chefs de
la ville, qui m'ont confié le soin des malades qui y sont reçus.
Les maladies qui sont les plus habituelles à
Toulon-sur-Arroux sont la péripneumonie inflammatoire, qui prend le
plus souvent le caractère bilieux ; La péripneumonie putride décrite
par Huxham et la fausse fluxion de poitrine catarrheuse et humorale. On
y observe aussi l'esquinancie inflammatoire et catarrhale, les fièvres
putrides, les fièvres malignes, les rhumes, la pulmonie, les
hydropisies, les douleurs rhumatismales et les fluxions de toute
espèces. Les personnes du sexe y sont sujettes aux flueurs blanches et
aux maladies hystériques.
Les parotides et les dépôts font souvent la crise de la
fièvre maligne et la gangrène est assez souvent la terminaison des
esquinancies inflammatoires et malignes, parce qu'on ne le combat pas
assez tôt par des remèdes appropriés.
On observe de même dans les campagnes voisines les fièvres
malignes, pourprées et pétéchiales et des fièvres inflammatoires qui se
terminent trop souvent par une gangrène interne causée par la
négligence et l'abandon dans lequel les malades ont été plongés dans le
commencement de leur maladie.
Mon plan n'est point d'entrer dans le détail de la méthode
que je suis pour le traitement de ces différentes maladies, mais
j'exposerai en peu de mots la marche qui me réussit le plus
ordinairement dans le traitement des péripneumonies inflammatoires et
billieuses que j'ai occasion de voir, soit à l'hôpital, soit dans la
ville ou dans les environ.
Je débute par une ou deux saignées dans la vue de combattre
les accidents inflammatoires. Lorsque par ces secours
antiphlogistiques, l'érétisme est tombé, et que la surabondance
bilieuse est manifeste, je fais prendre un émético-cathartique, composé
d'une once et demie de manne, aiguisée avec un graun et demi de tartre
ftibié. J'insiste sur les lavements, les tisanes délayantes et
pectorales, les bouillons aux herbes et au petit lait etc...
Le quatrième ou cinquième jour de la maladie, si la douleur
de côté persiste, si l'oppression redouble, ou que le malade crache du
sang et que la constitution particulière ne s'oppose point à une
nouvelle évacuation sanguine, j'ai de nouveau recours à la saignée, que
je proportionne à l'âge, aux forces, ainsi qu'à la violence de
l'inflammation.
Ayant par la secousse de l'éméticocathartique, évacué les
premières voies, je m'abstiens après les saignées de placer les
purgatifs, dans la crainte de troubler la coction. J'attends vers le
septième ou huitième jour, temps auquel elle est fort avancée dans ces
maladies et en donnant à cette époque des minoratifs acidulés, je
provoque doucement l'écoulement de la bile.
L'expérience m'a appris de même à ne pas appliquer trop tôt
des vésicatoires, qui ne sont utiles dans cette maladie, que lorsque
les saignées et les autres remèdes généraux ont modéré l'inflammation.
J'ai vu que l'application précipitée des mouches natharides, en
augmentant érétisme s'opposoit à la résolution et les rendoit même
quelquefois impossible, ce qui produisoit la gangrène.
Il n'en est pas de même lorsqu'on n'a recours à ce moyen
qu'après en avoir mis en usage les remèdes généraux; il produit alors
les effets qu'on a lieu d'en attendre, soit en diminuant l'oppression,
soit en favorisant l'expectoration.
Depuis plusieurs années, il n'y a d'autre officier de santé à
Toulon-sur-Arroux, que deux chirurgien; mais on se souviendra longtemps
d'y avoir eu pour médecin M. Philibert Commerson, dont les habitants de
cette ville aiment à répéter la mémoire duquel il nous sera permis de
rendre ici un léger hommage.
M. Philibert Commerson naquit en 1728 à Châtillon-les-Dombes.
Il fut reçu docteur en médecine au Ludovicée de Montpellier et il
demeura très longtemps dans cette ville, où il fit la principale étude
de la botanique et de l'histoire naturelle. Après avoir parcouru les
différentes parties de l'Europe, les plus propres à le perfectionner
dans l'étude des sciences qu'il chérissoit, M. Philibert Commerson se
maria en 1760 à Toulon-sur-Arroux avec demoiselle Antoinette Vivante
Beau; il demeura dans cette ville pendant quatre ans, partageant son
temps entre l'exercice de la médecine et les recherches les plus
actives sur la botanique. On a de lui une collection des plantes les
plus remarquaables et les plus recherchées, ainsi que des nids d'oeufs
des oiseaux du pays.
En 1764, il devint veuf et peu de temps après il partit pour
Paris, où il resta jusqu'en 1766, époque à laquelle il fut choisi pour
faire le tour du monde avec Monsieur de Bougainville, en qualité de
médecin-botaniste et naturaliste du Roi. Dans le cours de ce fameux
voyage, entrepris pour les progrès de la Science, M. Philibert de
Commerson fit une collection immense en histoire naturelle, et la
découverte d'une infinité de plantes nouvelles inconnues jusqu'à lors ;
Mais il n'eut pas le plaisir de jouir des richesses qui lui avoient
coûté tant de peines à acquérir. Moissonné dans les plus belles années
de la vie il mourut à l'île de France en 1773. M. de Jussieu, chargé de
communiquer au public le fruit des travaux, en fera connoître l'étendue
et la valeur. en attendant, on peut en avoir une idée par l'accueil que
M. de Buffon a fait aux observations de M. Commerson, qu'il cite dans
plusieurs endroits de ses ouvrages, et par l'éloge que M. de Lalande a
fait de ce savant naturaliste. Outre ses manuscrits relatifs à la
sciences, M. Commerson a laissé un recueil de Lettres très intéressant,
et une description plus piquante encore de l'île de Otahiti, à laquelle
il donne le mon d'Ile Heureuse. C'est un tableau plein de douceur et
d'aménité, où tout ce que cette île présente d'agréable est peint des
couleurs les plus enchanteresses ; c'est une image de l'âge d'or, où
l'observateur se peint lui-même sans s'en douter. Les dernières
volontés de M. de Commerson sont bien propres à faire connoître la
sensibilité du coeur. En mourant sous un ciel étranger, il tourna ses
regards vers la petite ville de Toulon, où il avoit perdu une épouse
chérie; et il demanda que son coeur y fût transporté dans un marbre
funéraire, pour y être déposé à côté de sa femme, avec cette
inscription: "Unitis estiam in cinere conjugibus" ("Aux époux unis jusque dans la cendre").
M. Commerson n'a eu de
ce mariage qu'un fils, sur lequel le Roi a versé une partie des
bienfaits dont il auroit comblé le père, s'il n'eût pas été enlevé
sitôt aux Sciences qu'il culivoit avec tant de zèle et de succès.