Les
Frères Ducarouge deux soldats pris dans la tourmente
Jean-Marie et
Louis Ducarouge étaient les deux frères de ma grand-mère, Jeanne
Ducarouge
Vaillants soldats, ils ne sont pas revenus... tous les deux morts à 23
ans ...
Voici ce que j'ai pu retrouvé de leur triste parcours...
Ô combien d'actions, combien d'exploits célèbres
Sont demeurés sans gloire au milieu des ténèbres,
Où chacun, seul témoin des grands coups qu'il donnait,
Ne pouvait discerner où le sort inclinait !
Le Cid - Pierre Corneille
Jean-Marie
Ducarouge né le 14 Janv. 1892 à Rigny-sur-Arroux
L'an
mil huit cent quatre vingt douze, le quinze du mois de janvier à
cinq heures du soir par devant nous Villedey Victor, maire, officier de
l'état civil de la commune de Rigny-sur-Arroux, arrondissement de
Charolles, département de Saône-et-Loire a comparu le sieur Ducarouge
François, âgé de vingt huit ans cultivateur demeurant à Availly,
commune de Rigny-sur-Arroux, lequel nous a présenté un enfant du sexe
masculin qu'il nous a dit être né d'hier à deux heures du soir a son
domicile de lui, déclarant et de Larue Philiberte, âgée de vingt-neuf
ans son épouse cultivatrice demeurant avec son mari et il a donné à cet
enfant le prénom de Jean-Marie. Ces déclarations et présentation ont
été faîtes en présence de Lamborot François âgé de quarante-cinq ans,
cultivateur à Beaufranc commune de Rigny et Martin Jean-Claude âgé de
vingt-cinq ans aussi cultivateur au dit hameau d'Availly et ont, le
père
et les témoins, signé avec nous le présent acte après lecture faite.
Croix de guerre avec étoile de
bronze "Citation à l'ordre du
régiment"
Note de la
Croix-Rouge sur Jean-Marie Ducarouge
La carrière
militaire de Jean-Marie Ducarouge - Son livret militaire
Incorporé au 31ème Bataillon des
Chasseurs à Pied sous le matricule 832, le 7 octobre 1913. Arrivé au
corps le 8.
Décédé le 21 Août 1914 - Tué à
l'ennemi au combat de Saint-Léon et d'Abreschwiller.
Extrait
de l'Histoire du 31ème bataillon des Chasseurs à Pied
"Le 21 Août, le 31 ème Bataillon reçoit mission de reprendre, en
liaison avec la 1re division coloniale, le Col de Saint Léon.
En une charge endiablée, rivalisant de furie, à la baïonnette et à
la crosse, marsouins et chasseurs, sans souci des pertes, traversant le
Col à toute allure, laissant derrière eux un terrain jonché de cadavre
et de blessés enemis.
L'action a duré un quart d'heure. Les Compagnies de réserve n'ont
pas eu à intervenir."
Voici
une lettre dont je ne connais pas
l'auteur, car il manque une page, qui annonce la mort de Jean-Marie à
sa soeur Jeanne.
Briançon,
le 23 Septembre 1914
Ma chère
Jeanne,
Depuis
longtemps je repoussais pour vous écrire, mais aujourd'hui ayant reçu
votre lettre, je répond tout de suite.
Pour Jean-Marie, votre frère que vous me demandez des nouvelles,
il a été tué le 21 Août 1914 en Alsace au Col de Saint-Léon.
La douleur en a été aussi vive pour moi que pour vous, quand j'ai
appris cette triste nouvelle le lendemain matin, car je n'y ai pas su
le même jour. Moi j'avais perdu mon bataillon, et le lendemain quand
j'ai vu que je ne le voyais pas, j'ai demandé à son caporal ce qu'il
était devenu. Alors il m'a dit qu'il avait
été tué tout à fait à côté de lui; il a reçu une balle dans la tête, au
milieu du front, et n'a rien dit, pas un seul mot; il n'a eu aucune
souffrance.
Son caporal voulait lui prendre sa montre, des lettres qu'il avait
sur lui, mais les Allemands ne lui ont pas donné le temps.
L'Allemand qui l'a tué était à peu près à 10 mètres de lui. Il se
levait pour se sauver et au même moment il a reçu le coup de la mort.
Après que j'avais su cela, j'avais été trouver Berger, car on
était souvent ensemble et j'avais parlé pour y écrire aussitôt.
Mais après avoir causé, nous avons dit qu'il vallait mieux
attendre un peu pour vous le faire savoir, que de vous l'écrire tout de
suite, peut-être que nous avons mal fait...
D'ailleurs cela nous faisait tant de peine pour vous apprendre
cette triste nouvelle que j'y repoussais toujours.
On se voyait tous les jours le matin ou le soir. Je lui disais
souvent que l'on retournerait pas tous à Rigny, mais il me disait comme
ça que si on avait dû mourir que l'on y serait.
Quand vous recevrez cette lettre, vous le saurez car je l'ai écrite
chez nous, peut-être qu'ils vous l'auront fait savoir.
Tous mes camarades sont blessés, ainsi Baudoin, Berger, Bernard,
rien n'est aussi triste que la guerre...
J'aurais beaucoup de choses à vous raconter sur les tristes
jours... un ami de la famille
Louis
Ducarouge né le 29
Novembre 1894 à Rigny-sur-Arroux
L'an
mil huit cent quatre vingt-quatorze, le vingt-neuf novembre, à
quatre heures du soir, devant nous, Villidey Victor, maire et Officier
de l'état civil de la commune de Rigny-sur-Arroux, canton de Gueugnon,
arrondissement de Charolles, département de Saône-et-Loire, a comparu
Ducarouge françois, fermier, âgé de trente ans, domicilié à Availly,
commune de Rigny-sur-Arroux, lequel nous a présenté un enfant de sexe
masculin qu'il nous dit être né aujourd'hui à dix heures du matin, dans
son domicile de lui déclarant et de Larue Philiberthe, fermière, âgée
de trente et un ans, son épouse, domiciliée avec son mari et il a donné
à cet enfant le prénom de Louis. Ces déclarations et présentation ont
été faites en présence de Goin Claude, charron, âgé de
soixante-neuf ans et Perrin Jean-Marie, instituteur, âgé de
quarante-cinq ans, tous deux domiciliés à Rigny-sur-Arroux, et nous
avons signé le présent acte avec le Déclarant et le second témoin et
non le premier pour ne le savoir, après lecture faite.
La carrière
militaire de Louis Ducarouge
- Son livret militaire
Incorporé au 12ème Régiment de
Hussards sous le matricule 2788, à compter du 5 septembre 1914. Arrivé
au corps le 6.
Passé au 4ème Régiment de
Chasseurs le 10 mars 1915, sous le matricule 3159.
Passé au 13ème régiment de
Chasseurs, le 2 septembre 1915, sous le matricule 3451.
Passé au 64ème Bataillon de
Chasseurs Alpins le 21 novembre 1916, sous le matricule 9012.
Tué le 3 Juin 1917 au Combat de
Craonne suivant avis Mel EP N° 9010 du 27 juin 1917.
Rayé des Cadres le 4 juin 1917.
Extrait
de l'Histoire du 64ème bataillon des Chasseurs à Pied. Bataille de Craonne.
"Le 2 juin, une violente préparation d'artillerie lourde s'abat sur nos
tranchées et le village de Craonne.....
Brusquement vers 3 heures du matin, un feu roulant d'une violence
insoupçonnée s'abat sur nos positions. Ce feu formidables comble les
tranchées, détruit les armes, les grenades, cause des pertes sensibles
aux compagnies en ligne...Les Allemands arrivent à la crète du
plateau....
Le demi-compagnie de réserve, les pionniers, 4 mitrailleuses, en tout
une cinquantaine d'hommes, font face à l'ennemi qui avance en rangs
serrés.
Les chasseurs s'accrochent au terrain, fusils, V. B., grenades à main,
rentrent en jeu....
L'ennemi, décimé par nos feux, hésite et se terre dans les trous d'obus.
Craonne est sauvé, mais les Allemands sont maîtres du plateau....
La bataille de Craonne demeure comme un des plus rudes épisodes de
cette guerre..."
Nota: le bataillon a perdu 71
soldats ce funeste 3 juin 1917. Craonne est rasée à 90%...
Le Bataillon défilera à Paris pour le 14 juillet ...
Mais les survivants de Craonne ne sont pas sortis d'affaires pour
autant ! Le bataillon perdra encore 81 soldats, le 23 octobre 1917 à
l'attaque de La Malmaison !
Journal
Officiel du 19 Octobre 1917 - Ministère de la Guerre - Citation à
l'ordre de l'armée.
Croix de guerre avec palme
de bronze "Citation à l'ordre de
l'armée"
DUCAROUGE
(Louis), chasseur de 1re Classe de 64ème Bataillon de
chasseurs à pied, mle 3451: chasseur modèle, donnant continuellement à
ses camarades l'exemple de la gaieté et du mépris du danger. Ordonnance
du capitaine, a été tué aux côté de cet officier, le 3 juin 1917, d'une
balle en pleine poitrine, au moment où un peloton de la compagnie en
terrain découvert arrêtait à la grenade une progression ennemie dans
nos lignes.
Son Capitaine qui a été tué en même temps que lui (le 3 juin 1917 entre
5h00 et 7h00), était le capitaine
Brenot Isidore Jean Lucien, expert comptable, âgé de 32 ans, né le
13 août 1885 à Chalon/Saône. (voir
son acte de naissance).
Louis Ducarouge et Isidore Brenot n'ont jamais été retrouvé.
Note de la Croix-Rouge sur
le Capitaine Brenot
La
correspondance de Louis
Ducarouge pendant La Grande Guerre
Nota : Le
courrier
envoyé par les soldats était soumis à la censure. Voici les
recommandations qui étaient données aux soldats à propos des cartes
qu'ils envoyaient. "Cette carte
doit être remise au vaguemestre. Elle ne doit porter aucune indication
du lieu d'envoi ni aucun renseignement sur les opérations militaires
passées ou futures. S'il en était
autrement, elle ne serait pas transmise."
Lettre du 9 Juin 1916
Chère petite Jeannette,
Pas grand chose de nouveau, aujourd'hui.
Toujours en bonne santé et souhaite que vous soyez de même.
Il pleut encore aujourd'hui et c'est presque tous les jours. Je me suis
fait photographié par le Tailleur et puis seul, aussi je joins quelques
photos à ta carte. En attendant d'être de retour je t'embrasse
sincèrement.
De bons baisers à Papa et à Maman pour moi.
Ton frère qui t'aime.
Le 5 Juillet 1916
Chère soeur,
Nous marchons tous les jours. Bonne santé,
mais
il fait un temps
affreux depuis deux jours. La pluie tombe à torrent. On est traversé
jusqu'aux os. Mais tout va bien et ne soyez pas inquiet à propos de
votre fils.
Les baisers les plus sincères.
Nota: Louis
est passé au 64ème Bataillon de
Chasseurs Alpins le 21 novembre 1916, sous le matricule 9012.
Le 29 Novembre 1916
Biens Chers Parents,
Avec le plus grand plaisir j'ai reçu
aujourd'hui la seconde lettre depuis ma rentrée et datée du 25.
Celle-ci est venue très vite et j'espère bien que maintenant cela ira
régulièrement.
Je suis aussi heureux de voir que peut-être il y aura moyen de faire
quelque chose. Sans doute il faut des certificats, mais on pourrait
toujours préparer, et comme j'espère aller en permission avant le
Nouvel An. On pourrait pendant.
Vous me demandez si mon Capitaine est avec moi, mais je croyez vous
avoir dit qu'il était rentré au dépot avec tous les autres officiers
d'ailleurs.
Eh bien, Chers Parents, malgré qu'il y ait que dix jours que je suis à
ce Bataillon, je peux déjà me louer quelques petits avantages. Je suis
aimé de tous mes camarades, et aussi de mes chefs, car à partir de ce
jour, je suis déjà devenu cycliste du Bataillon; maintenant je fais les
marches à pied quand même., tout au moins jusqu'à présent, mais quand
on demande le cycliste comme planton, c'est moi.
Si j'ai le bonheur de retourner bientôt en permission je vous conterais
cela mieux à mon aise, mais de la guerre j'en ai assez, et faites
toujours ce que vous pourrez en attendant.
Je suis en bonne santé et du fond du coeur je désire que ma lettre vous
trouve tous de même.
Pour le moment n'ayez, je vous en prie, aucune inquiétude sur ma
personne. Soir et matin je pense à vous et je demande au Bon Dieu qu'il
nous accorde ses plus grandes bénédictions.
Recevez, Mes Bons Parents, les amitiés les plus douces d'un fils aimé
qui voudrait être près de vous.
Le 25 Décembre 1916,
Chers Bons Parents,
Sur ma lettre que je vous ai faite hier à
trois
heures, je ne vous ai pas parlé, je crois de la messe de minuit, que
malheureusement nous n'avons pu passer ensemble depuis 3 ans déjà.
Eh bien, quoique loin de vous, Bons Parents, et dans une zone pauvre
pour quiconque, j'ai assisté avec vif plaisir à la messe de minuit,
dite dans une chapelle que le Bataillon a inaugurée et qui est pour moi
un souvenir que je me souviendrais toute ma vie.
Donc nous aussi, comme vous malgré le vide que vous y remarquiez aux
années précédentes, nous avons fait notre devoir envers le Bon Dieu et
moi j'ai prié particulièrement pour que cette nouvelle année nous donne
les grandes bénédictions nécessaires à la victoire et à la paix.
Espérons que le Bon Dieu nous accordera ses miséricordes et que bientôt
nous verrons à l'horizon, ce grand jour qui nous rendra si heureux.
Aujourd'hui il fait bien mauvais temps. Tous les jours il pleut, puis
comme la neige ne fond pas, cela forme un verglas.
Je suis en bonne santé et désire que vous soyez de même.
Envoyez-moi donc une clef de montre dans une lettre car j'ai perdu la
mienne.
C'est tout pour aujourd'hui, en attendant la lettre de Bonne Maman,
recevez Mes Chers Parents l'assurance de mon plus grand souvenir.
Votre fils qui vous aime.
Le 28 Janvier 1917
Chère soeur,
J'ai reçu ta lettre du 23 et suis heureux
de
vous savoir en bonne
santé. Vous avez, malgré tous les soins, perdu la jument. C'est
regrettable!
Je suis en bonne santé. J'ai toujours très froid. Nous serons bientôt
sur le point de partir.
Reçois en attendant, Petite Jeannette, mes plus
gros baisers.
Ton frère
Le 20 Février 1917
Mes Biens Chers Parents,
Aujourd'hui, j'ai reçu de vos nouvelles depuis mon
départ, c'est-à-dire la carte de Jeanne écrite le 15.
Je suis heureux, et puis comme ça je ne suis pas trop longtemps sans
nouvelles.
Que vous dirai-je de nouveau ; pas grand chose d'ailleurs, vous voyez
aussi bien que moi que les communiqués ne nous apprennent pas de grands
évenements.
Je ne sais pas encore le temps que nous allons rester dans cette région
; sans doute plus beaucoup.
Peut-être irons-nous au repos quelques jours, car je ne crois pas que
nous montions en ligne, et ces grandes attaques ne commencent encore
pas; peut-être ne commenceront-elles jamais, ce qui serait bien
préférable.
Je suis donc toujours bien tranquille et en parfaite santé. Je suis
certain que vous devez vous demander si mon épaule me fait toujours
mal,
mais je n'y sens plus rien du tout.
J'espère que ma lettre vous trouvera également en bonne santé, comme
bien entendu dans le travail jusqu'au coup.
Pouvez-vous tirer des topines, bien jeunes encore sans doute.
Allons, j'espère que Jeannette me tiendra savamment au courant de
toutes ces petites choses.
Il est 7 heures et je vais aller rejoindre mes camarades, causer un
peu, puis se coucher.
En atttendant, recevez Chers Bons Parents de bons baisers de votre fils
qui vous aime tendrement.
Le 21 Février 1917
Chers Bons Parents,
Comme je vous ai promis de vous donner
aussi
souvent de mes nouvelles, je viens un peu avec vous ce soir.
Il est 6h 1/2. Je rentre de ma prière quotidienne à laquelle j'assiste
toutes les fois qu'il m'est possible. Croyez bien que je pense à vous
et je demande au Bon Dieu qu'il veuille vous donner toutes les grâces
qui vous sont nécessaires, et qu'il vous conserve en bonne santé.
J'espère que vous commencez à recevoir de mes nouvelles, et qui vous
tiendra compagnie et vous dissimulera les soucis que vous pourriez
avoir pour moi.
Toujours tranquille et en parfaite santé; que voulons-nous demander à
la Bonne Sainte Vierge de plus, qu'elle continue à nous conserver comme
ça jusqu'à la fin de cette guerre qui approche cependant de jours en
jours.
Depuis vingt-quatre heures il fait un temps brumeux et quelques petites
giboulées; qu'il ne fasse pas un printemps trop humide, maintenant; on
se plaignait du froid, mais cent fois vaut mieux le froid à la pluie du
matin au soir.
Je
viens de recevoir des nouvelles de Louis Berland, bientôt il sera
guéri, il est à Vesoul maintenant, très bien soigné me dit-il.
Avez-vous eu la visite de M. André Despierres. Jeanne ou Papa voudront
bien me tenir au courant, et s'il a fait du commerce.
En attendant, recevez Bons Parents, l'assurance de mon entière
reconnaissance et de bons baisers. Votre petit fils qui vous aime
tendrement. Nota: Louis Berland était cousin
au second degré de la famille Ducarouge, fils d'une Jeanne Ducarouge de
Poisson (71). Il a été blessé à la jambe droite d'un coup de pied de
mule, le 19 janvier 1917, à Dricourt en service commandé.
Le 25 Février 1917
Mes Biens Chers Parents,
Comme je vous le disait hier, j'ai reçu de vos
nouvelles aujourd'hui,
c'est-à-dire une carte de Jeanne datée du 22. Celle-ci est venue assez
vite. J'espère avoir des letrres en route car Jeanne me disait je
crois, sur une lettre du 18 que André Despierres était là, alors je
pense que vous serez assez aimable pour me dire comment a-t-il acheté,
et combien ?
Aujourd'hui dimanche, il est 2h1/2 et je vous assure que l'on attend
cette correspondance depuis hier la même heure, car nous reçevons le
courrier à 2h.
Aujourd'hui, comme tous les dimanches d'ailleurs, nous avons repos,
c'est-à-dire les hommes ne travaillent pas, et que ces journées belles
comme celle d'aujourd'hui, car il fait un beau soleil, sont longues
pendant que nous rendrions tant de services là où il y a personne
malheureusement.
J'ai assisté à la messe qui était à 9 heures et il y avait encore bien
du monde; puis alors tous les soirs à 6 heures je vais à la prière et
je demande au Bon Dieu qu'il vous conserve en bonne santé, en attendant
qu'il me donne moi aussi le bonheur de rentrer dans vos bras pour vous
assurer une heureuse vieillesse.
Je suis en parfaite santé et je désire que ma lettre vous trouve tous
de même.
Que faites-vous de votre lard ? Vous me direz que je suis bien curieux,
mais c'est une idée qui me vient.
Donc, dans l'attente de vous lire beaucoup plus longuement, recevez,
mes Chers et Bon Parents, les souvenirs sincères de votre fils qui vous
embrasse tendrement.
Le 26 Février 1917
Chers Bons Parents,
Aujourd'hui, je n'ai pas reçu de vos
nouvelles,
mais je vais donc patiemment attendre le courrier de demain.
De jour en jour on croit voir de bonnes nouvelles sur les journaux,
soit d'un côté, soit de l'autre, mais cela ne vient pas vite; cependant
à force d'en torpiller, les neutres se facheront, mais que voulez-vous
ils ont peur.
Cependant, je ne crois pas que cela puisse aller loin avant qu'il y ait
quelque chose de décisif entre quelques puissances neutres.
Pour les opérations militaires, ma foi rien de nouveau, en tout cas le
moral est bon.
La santé est parfaite, c'est donc l'essentiel, le reste viendra
ensuite; de tout coeur je désire qu'il en soit de même parmi vous.
Donc, de récentes nouvelles me feront le plus grand plaisir, et en
attendant recevez Bons Parents les sincères souvenirs de votre fils qui
vous aime tendrement.
28 Février 1917
Biens chers Parents,
Je viens de recevoir de vos nouvelles, que
comme je vous disais hier, j'attendai.
J'y peux lire avec grand plaisir que vous êtes tous en bonne santé:
c'est tout ce que je demande chaque jour au Bon Dieu. Jeanne à l'air
très contente de recevoir quelques cartes d'Alsace, et puisqu'il en est
ainsi je lui en enverrai de temps en temps.
André a donc fait pas mal d'achats dans la région; à mon avis quoique
je n'y connais guère, les vaches sont pas mal vendues, car dans le 5 il
y eu une vieille et une bien petite. C'est vrai que les autres sont
jeunes.
Jeanne ne me parle pas si elles sont livrées ou non.
Sans doute quand vous recevrez ma lettre, la messe de Philippe sera
passée. Avez-vous pu y aller, quelqu'un ?
C'est donc aujourd'hui le dernier du mois, comme cela passe tout de
même.
Dans quelques jours il y aura déjà un mois que je prenais le train pour
mes sept jours.
Le mois de mars ne nous donnera pas encore grand chose de nouveau sur
les opérations, me semble-t-il ? Cela n'empèche cependant pas à la fin
d'approcher.
Encore un peu de patience et de courage et nous arrivons.
Ma santé reste excellente et je souhaite qu'il en soit de même parmi
vous.
Baudin et ---- sont partis maintenant. Avez-vous votre petite servante
? J'espère que cela soulagera un peu Maman qui travaille toujours trop.
Je ne sais pas si nous allons partir pour l'instant il y a encore rien
de certain.
En attendant les événements recevez Chers et Bons Parents les baisers
sincères de votre fils.
Le 11 Mars 1917
Mes Biens Chers Parents,
Je suis persuadé que vous êtes inquiet de
moi,
car de jour en jour vous espérez des nouvelles et rien ne vous arrive.
En effet, vous ne pouvez rien recevoir puisque je ne vous écris pas.
Enfin nous voici quand même rendus à destination et j'espère pouvoir
reprendre mon envoi journellement comme auparavant.
Nous venons de traverser une bien dure et pénible semaine; nous avons
eu tous les jours pluie ou neige avec des marches très longues, alors
vous comprenez quand on arrive au cantonnement si l'on est fatigué,
puis moi j'ai jamais fini et puis tous les matins se lever très matins
pour tout préparer. Aussi maintenant je suis assez
fatigué, puis accompagné d'une petite grippe ce qui m'affaiblit
davantage. Tous ces jours je saigne, comme
cela m'arrive
assez souvent, au moins tous les printemps, ce n'est pas que cela me
fait du mal, au contraire, ça renouvelle le sang, mais cela appauvrit
un peu.
Nous sommes à peu près au même endroit que quand j'ai été en
permission, plutôt avant ma perm.
Nous y sommes je pense comme la fois précédente pour une vingtaine de
jours.
Hier j'ai reçu de vos nouvelles où Jeanne me dit que cette petite
servante est arrivée.
J'aime espérer que ma présente vous trouvera tous en bonne santé.
Votre foire de Rigny va donc se trouver demain il me semble; vous
voudrez bien me dessiner en deux mots ce qu'elle était cette année.
Allons mes Chers Bons Parents, c'est tout ce que je vois pour
aujourd'hui.
On en voit toujours pas la fin.
Recevez de votre fils bien
des caresses et bons baisers.
Le 12 Mars 1917
Bien Chers Parents,
Sur ma lettre d'hier je vous ai promis de vous écrire aussi souvent
que possible, alors je viens donner les garanties de mes promesses.
Que vous raconterez-je de nouveau, pas grand chose. Je suis toujours un
peu grippé et heureusement que j'ai trouvé aujourd'hui un flacon de
sirop "RAMI". Comme son influence est radicale ma lettre de demain,
vous donnera donc les résultats de ce fameux sirop.
Ce n'est pas que je suis malade, mais que voulez-vous, vous savez ce
que c'est lorsqu'on est grippé. Et bien, comme cela m'est assez facile
de me soigner, deux ou trois jours me sont nécessaires et je serais
complétement remis. Pas d'inquiétude, ce serait bien à tort.
La journée d'aujourd'hui a été une journée délicieuse; un temps sombre
mais très doux, aussi je vous souhaite une pareille journée pour votre
foire, qui était je crois aujourd'hui.
Jeanne sera assez aimable pour me raconter tout cela.
Je souhaite que ma lettre vous trouve en bonne santé.
Je n'ai rien reçu de vous aujourd'hui. Jespère en avoir demain. Je vais
écrire à la cure ce soir.
Recevez Bons Parents de votre fils les baisers les plus doux.
Votre fils, qui ne vous oublie pas.
Le 21 Mars 1917
Bien Chers Parents,
Nous sommes enfin arrivés à nouvelle
déstination. Pour le moment assez
loin à l'arrière. J'ai fait assez bon voyage, quoiqu'on était un peu
serré, puis on est tellement remué là dedans que l'on ne peut pas se
reposer.
Ne soyez pas inquiet, car il y a beaucoup moins de risque à
présent que d'aller à l'assaut des tranchées. Vous devez bien le
comprendre.
Puis nous resterons sans doute encore longtemps avant d'aller au
combat. Je suis en parfaite santé et désire que vous soyez de même.
Pour l'instant, nous sommes dans une grande ferme de la Marne. Alors ce
soir nous mangeons une bonne omelette, car quand on marche, comme on a
du "singe" par dessus les oreilles, on est obligé de se soigner un peu.
Je n'ai pas eu le lettre de Papa avec ce change.
Recevez chers Bons Parents les doux baisers de votre fils qui vous aime
Le 26 Mars 1917
Chers Bons Parents,
Simplement deux mots aujourd'hui pour vous
entretenir de mes nouvelles
qui sont, Dieu merci, excellentes. Le soleil est enfin plus chaud dans
ma nouvelle région, quoiqu'il gèle toujours les matins. Le printemps
m'a l'air assez tardif et sans doute vous n'êtes pas encore à la veille
de lâcher les génisses.
J'attends la lettre de Papa que Jeanne m'a annoncée. Je serais heureux
de la recevoir pour savoir quelques petits nouveaux. Je suis assez
tranquille et en bonne santé, et je désire qu'il en soit de même parmi
vous.
Ne soyez pas inquiet sur moi. J'attends mon colis ces jours prochains.
Recevez dans l'attente de vous lire de bons baisers de votre fils qui
vous aime.
28 Mars 1917
Chère Petite Soeurette,
Je réponds ce soir à ta carte du 24
courant et
je suis très heureux de voir que vous recevez toutes mes lettres.
Aujourd'hui, nous avons marché dans la direction ..., mais enfin nous
sommes encore très loin.
Ne vous faites pas souci pour moi, d'ailleurs nous n'allons pas encore
en ligne et puis vous savez assez qu'il arrive que ce dont il doit
arriver.
Pour faire attention, vous me connaissez assez pour cela, et je serai
le premier à me mettre à l'abri autant qu'il soit possible.
Malgré notre marche assez longue, je ne suis pas fatigué et je conserve
ma santé ou plutôt le Bon Dieu car c'est bien lui qui me la conserve
dans un état parfait.
Du fond du coeur je souhaite donc que ma petite lettre vous trouve tous
de même.
Mon Capitaine vient de m'écrire et me dit qu'il va rentrer demain ou
après demain.
Donc je vais l'attendre à partir de demain et je verrai ce qu'il va me
raconter.
Je vais aller me coucher, puis ce soir et demain je vous ferais une
lettre plus longue.
Embrasse pour moi bien fort Papa et Maman et reçoit Chère Petite
Soeurette les souvenirs les plus chers de ton frère qui t'aime. Ne
soyez pas inquiet.
Le 31 mars 1917
Ma bien chère soeur,
On vient de me remettre ta carte
du 21. Je suis heureux de lire votre bonne santé à tous. Je vois que
vous êtes inquiet de moi, mais cependant vous voyez que pour le moment
ce n'est pas la peine. Demain, dimanche, comme nous sommes à proximité
d'une petite ville de la région, traversée par la Meuse, je suis allé
me faire une photo, puisque je n'en ais encore pas en Chasseur à Pied.
Toujours tranquille et en parfaite santé, donc pas d'inquiétude. Il me
semble que tu m'as annoncé un colis sur ta dernière lettre. Je ne l'ai
pas encore reçu.
Embrasse Papa et Maman pour moi et reçois un tendre
souvenir de ton frère qui t'aime.
Le 8 avril 1917
Pendant qu'il m'est encore facile de vous écrire,
j'en profite, alors ce sera pour devancer le temps où cela sera
impossible.
Aujourd'hui Pâques, il a fait une journée magnifique, aussi je crois
que nous aurons une période de beau temps maintenant, cela nous sera
pas désagréable pour nos futures opérations.
Demain nous allons encore nous approcher du nouveau front, tout en
étant encore à bonne distance du front.
Mais cela ne tardera tout de même plus beaucoup avant que nous soyons
en ligne, une dizaine de jours à peu-près.
Notre role dans la bataille est assez intéressant, tout au moins
beaucoup plus que ceux qui devant nous, sont chargés de défoncer le
front. Nous, nous ferons poursuite.
J'espère et suis persuadé que les boches ne tiendront pas et une fois
en déroute, vous allez voir.
Donc vous voyez, ne soyez pas inquiet chers Parents car je vous dit
textuellement ce que nous devons faire.
Nous ne resterons d'ailleurs pas longtemps en ligne, nos objectifs
atteints, nous sommes relevés.
Ma santé est parfaite et je désire qu'il en soit de même parmi vous.
Recevez de votre fils les meilleurs amitiés et doux baisers
Le 10 Avril 1917
Mes chers et Bons Parents,
Je viens vous remercier de
votre colis que j'ai reçu hier soir en même temps que la lettre de
Jeanne m'annonçant justement l'arrivée d'un colis.
Ce poulet était excellent, justement nous faisions étape ce jour-là alors ça a tout à fait (bien) tombé.
Je vois que vous avez fini maintenant de planter vos topines, comme dit
Jeanne ce serait temps que ça cesse car la saison est enfin là, puis
une dizaine de jours de plus qu'à l'ordinaire à avoir les bêtes à
l'écurie, cela va vite pour le foin !
Je croyais cependant que Pâques nous aménerait le beau temps mais les deux premiers jours de cette semaine sont pas beaux du tout, il tombe de la neige à tout moment, enfin des giboulées.
Cependant il nous faudrait vraiment du beau temps pour vous, puis aussi
pour nous. Il est vrai que le canon ébranle le temps et il n'y a rien
de drôle que ce mauvais temps persiste encore.
En tout cas, j'espère que nous arriverons à ce que nous voulons et que
d'ici peu vous pourrez lire avec joie nos victoires qui enfin finiront
à délivrer la France et nous apporterons la Paix qui nous est dûe et
que nous méritons. "Ils brûlent Reims, Les Maudits !"
Nous serons à gauche, nous.
Je suis en parfaite santé et je désire que vous soyez tous de même à l'arrivée de cette présente.
Ne soyez donc pas inquiets si vous ne recevez (rien) pendant ces quelques jours qui vont suivre.
Recevez Mes Bons Parents, de votre fils, qui va faire son devoir de bon français, les baisers les plus affectueux.