Frédéric Bastiat - La Vitre cassée





Le fils de Jacques Bonhomme casse une vitre.
Et l'entourage de Jacques Bonhomme catastrophé de dire:
« A quelque chose malheur est bon. De tels accidents font aller l'industrie. Il faut que tout le monde vive. Que deviendraient les vitriers, si l'on ne cassait jamais de vitres ? »

Or, il y a dans cette formule toute une théorie qui, par malheur, régit la plupart de nos institutions économiques.
A supposer qu'il faille dépenser 100 Francs pour réparer le dommage, si l'on veut dire que l'accident fait arriver 100 Francs à l'industrie vitrière, qu'il encourage dans la mesure de 100 Francs la susdite industrie, je l'accorde, je ne conteste en aucune façon, on raisonne juste.
Le vitrier va venir, il fera besogne, touchera 100 Francs, se frottera les mains et bénira de son cœur l'enfant terrible. C'est ce qu'on voit.

Mais si, par voie de déduction, on arrive à conclure, comme on le fait trop souvent, qu'il est bon qu'on casse les vitres, que cela fait circuler l'argent, qu'il en résulte un encouragement pour l'industrie en général, je suis obligé de m'écrier: " Halte-là! "

Votre théorie s'arrête à ce qu'on voit, elle ne tient pas compte de ce qu'on ne voit pas.

On ne voit pas que, puisque notre Jacques Bonhomme a dépensé 100 Francs à une chose, il ne pourra plus les dépenser à une autre.
On ne voit pas que s'il n'eût pas eu de vitre à remplacer, il eût remplacé, par exemple, ses souliers usés ou mis un livre de plus dans sa bibliothèque. Bref, il aurait fait de 100 Francs un emploi quelconque qu'il ne fera pas.

Faisons donc le compte de l'industrie en général.
La vitre étant cassée, l'industrie vitrière est encouragée dans la mesure de 100 Francs; c'est ce qu'on voit.
Si la vitre n'eût pas été cassée, l'industrie cordonnière (ou toute autre) eût été encouragée dans la mesure de 100 Francs; c'est ce qu'on ne voit pas.

Faisons maintenant le compte de Jacques Bonhomme.
Dans la première hypothèse, celle de la vitre cassée, il dépense 100 Francs, et a, ni plus ni moins qu'avant, la jouissance d'une vitre.
Dans la seconde, celle où l'accident ne fût pas arrivé, il aurait dépensé 100 Francs en chaussure et aurait eu tout à la fois la jouissance d'une paire de souliers et celle d'une vitre.
Or, comme Jacques Bonhomme fait partie de la société, il faut conclure de là que, considérée dans son ensemble, et toute balance faite de ses travaux et de ses jouissances, elle a perdu la valeur de la vitre cassée.

Il faut que le lecteur s'attache à bien constater qu'il n'y a pas seulement deux personnages, mais trois dans ce petit drame:
    - L'un, Jacques Bonhomme, représente le Consommateur, réduit par la destruction à une jouissance au lieu de deux.
    - L'autre, sous la figure du Vitrier, nous montre le Producteur dont l'accident encourage l'industrie.
    - Le troisième est le Cordonnier dont le travail est découragé d'autant par la même cause.

C'est ce troisième personnage qu'on tient toujours dans l'ombre et qui, personnifiant ce qu'on ne voit pas, est un élément nécessaire du problème. On l'oublie toujours ...