Frédéric Bastiat - Travaux publics
Construction du pont des fourneaux à
Bourbon-Lancy en 1930
L'État
ouvre un chemin, bâtit un palais, redresse une rue, perce un
canal; par là, il donne du travail à certains ouvriers, c'est ce qu'on
voit; mais il prive de travail certains autres ouvriers, c'est ce qu'on
ne voit pas.
Voilà la route en cours d'exécution.
Mille ouvriers arrivent tous les matins, se retirent tous les soirs,
emportent leur salaire, cela est certain. Si la route n'eût pas été
décrétée, si les fonds n'eussent pas été votés, ces braves gens
n'eussent rencontré là ni ce travail ni ce salaire; cela est certain
encore.
Mais est-ce tout ?
Pour que l'évolution, comme on dit, soit complète, ne
faut-il pas que l'État organise la recette aussi bien que la dépense ?
Qu'il mette ses percepteurs en campagne et ses contribuables à
contribution ?
Étudiez donc la question dans ses deux éléments:
Tout en constatant la destination que l'État donne aux millions votés,
ne négligez pas de constater aussi la destination que les contribuables
auraient donnée — et ne peuvent plus donner — à ces mêmes millions.
Alors, vous comprendrez qu'une entreprise publique est une médaille à
deux revers.
Sur l'une figure un ouvrier occupé, avec cette devise: Ce
qu'on voit; sur l'autre, un ouvrier inoccupé, avec cette devise: Ce
qu'on ne voit pas.
Le sophisme que je combats dans cet écrit est d'autant plus dangereux,
appliqué aux travaux publics, qu'il sert à justifier les entreprises et
les prodigalités les plus folles. Quand un chemin de fer ou un pont ont
une utilité réelle, il suffit d'invoquer cette utilité. Mais si on ne
le peut, que fait-on? On a recours à cette mystification: « Il
faut procurer de l'ouvrage aux ouvriers. »
Allons au fond des choses.
L'argent nous fait illusion. Demander le concours, sous forme d'argent,
de tous les citoyens à une œuvre commune, c'est en réalité leur
demander un concours en nature; car chacun d'eux se procure, par le
travail, la somme à laquelle il est taxé. Or, que l'on réunisse tous
les citoyens pour leur faire exécuter, par prestation, une œuvre utile
à tous, cela pourrait se comprendre; leur récompense serait dans les
résultats de l'œuvre elle-même. Mais qu'après les avoir convoqués, on
les assujettisse à faire des routes où nul ne passera, des palais que
nul n'habitera, et cela, sous prétexte de leur procurer du travail:
voilà qui serait absurde et ils seraient, certes, fondés à objecter: de
ce travail-là nous n'avons que faire; nous aimons mieux travailler pour
notre propre compte.
Le procédé qui consiste à faire
concourir les citoyens en argent et non
en travail ne change rien à ces résultats généraux. Seulement, par ce
dernier procédé, la perte se répartirait sur tout le monde. Par le
premier, ceux que l'État occupe échappent à leur part de perte, en
l'ajoutant à celle que leurs compatriotes ont déjà à subir.