Frédéric Bastiat - Le Licenciement
Un représentant propose
de licencier cent mille soldats pour soulager les contribuables de cent
millions.
Si on se borne à lui
répondre: « Ces cent mille hommes et cent
millions sont indispensables à la sécurité nationale: c'est un
sacrifice; mais, sans ce sacrifice, la France serait déchirée par les
factions ou envahie par l'étranger. » Je n'ai rien à opposer ici
à cet argument, qui peut être vrai ou faux en fait, mais qui ne
renferme pas théoriquement d'hérésie économique. L'hérésie commence
quand on veut représenter le sacrifice lui-même comme un avantage,
parce qu'il profite à quelqu'un.
Or, je suis bien
trompé, ou l'auteur de la proposition ne sera pas plus
tôt descendu de la tribune qu'un orateur s'y précipitera pour dire :
« Licencier cent
mille hommes ! Y pensez-vous ? Que vont-ils
devenir ? De quoi vivront-ils ? Sera-ce de travail ? Mais ne savez-vous
pas que le travail manque partout ? Que toutes les
carrières sont
encombrées ? Voulez-vous les jeter
sur la place pour y augmenter la
concurrence et peser sur le taux des salaires ? Au moment où il est si
difficile de gagner sa pauvre vie, n'est-il pas heureux que l'État
donne du pain à cent mille individus ?Considérez, de plus,
que l'armée
consomme du vin, des vêtements, des armes, qu'elle répand ainsi
l'activité dans les fabriques, dans les villes de garnison, et qu'elle
est, en définitive, la Providence de ses innombrables fournisseurs. Ne
frémissez-vous pas à l'idée d'anéantir cet immense mouvement
industriel ? » Ce discours, on le
voit, conclut au maintien des cent mille soldats,
abstraction faite des nécessités du service, et par des considérations
économiques. Ce sont ces considérations seules que j'ai à réfuter. Cent mille hommes,
coûtant aux contribuables cent millions, vivent et
font vivre leurs fournisseurs autant que cent millions peuvent
s'étendre: c'est ce qu'on voit. Mais cent millions,
sortis de la poche des contribuables, cessent de
faire vivre ces contribuables et leurs fournisseurs, autant que cent
millions peuvent s'étendre : c'est ce qu'on ne voit pas. Calculez,
chiffrez, et dites-moi où est le profit pour la masse ?
Quant à moi, je vous
dirai où est la perte, et, pour simplifier, au
lieu de parler de cent mille hommes et de cent millions, raisonnons sur
un homme et mille francs. Nous voici dans le
village de A. Les recruteurs font la tournée et y
enlèvent un homme. Les percepteurs font leur tournée aussi et y
enlèvent mille francs. L'homme et la somme sont transportés à Metz,
l'une destinée à faire vivre l'autre, pendant un an, sans rien faire.
Si vous ne regardez que Metz, oh ! vous avez cent fois raison, la
mesure
est très avantageuse ; mais si vos yeux se portent sur le village de A,
vous jugerez autrement, car, à moins d'être aveugle, vous verrez que ce
village a perdu un travailleur et les mille francs qui rémunéraient son
travail, et l'activité que, par la dépense de ces mille francs, il
répandait autour de lui. Au premier coup d'œil,
il semble qu'il y ait compensation. Le phénomène
qui se passait au village se passe à Metz, et voilà tout. Mais voici où est la
perte. Au village, un homme bêchait et labourait:
c'était un travailleur; à Metz, il fait des tête droite et des tête
gauche: c'est un soldat. L'argent et la circulation sont les mêmes dans
les deux cas ; mais, dans l'un, il y avait trois cents journées de
travail productif ; dans l'autre, il a trois cents journées de travail
improductif, toujours dans la supposition qu'une partie de l'armée
n'est pas indispensable à la sécurité publique.
Maintenant, vienne le
licenciement. Vous me signalez un surcroît de
cent mille travailleurs, la concurrence stimulée et la pression qu'elle
exerce sur le taux des salaires.
C'est ce vous voyez. Mais voici ce que vous
ne voyez pas.
Vous ne voyez pas que renvoyer
cent mille soldats, ce n'est pas anéantir cent millions, c'est les
remettre aux contribuables.
Vous ne voyez pas que jeter ainsi cent
mille travailleurs sur le marché, c'est y jeter, du même coup, les cent
millions destinés à payer leur travail ; que, par conséquent, la même
mesure qui augmente l'offre des bras en augmente aussi la demande ;
d'où
il suit que votre baisse des salaires est illusoire. Vous ne voyez pas
qu'avant, comme après le licenciement, il y a dans le pays cent
millions correspondant à cent mille hommes; que toute la différence
consiste en ceci : avant, le pays livre les cent millions aux cent
mille
hommes pour ne rien faire; après, il les leur livre pour travailler.
Vous ne voyez pas, enfin, que lorsqu'un contribuable donne son argent,
soit à un soldat en échange de rien, soit à un travailleur en échange
de quelque chose, toutes les conséquences ultérieures de la circulation
de cet argent sont les mêmes dans les deux cas ; seulement, dans le
second cas, le contribuable reçoit quelque chose, dans le premier, il
ne reçoit rien. Résultat: une perte sèche pour la nation.
Le sophisme que je
combats ici ne résiste pas à l'épreuve de la
progression, qui est la pierre de touche des principes. Si, tout
compensé, tous intérêts examinés, il y a profit national à augmenter
l'armée, pourquoi ne pas enrôler sous les drapeaux toute la population
virile du pays ?