Hippolyte Prost créateur de la faïencerie
de Charolles (1827-1892)
"Nos Ancêtres et nous" par Françoise
LABONDE (N°122 page 14)
En Bourgogne du sud, les
collectionneurs de céramique décorée ancienne recherchent
particulièrement les pièces peintes à la main
fabriquées à Charolles,
Le créateur de la faïencerie
est un enfant de Charolles, Pierre Hippolyte PROST.
A l'époque de sa naissance,
Charolles est sous-préfecture et compte
près de trois mille deux cents habitants. Cette ville très ancienne
offre aux visiteurs quelques beaux bâtiments. Le centre-ville est
niché au pied de la colline où se trouvent le château des Sires de
la Madeleine et le prieuré. L'esplanade de l'Hôtel de Ville, avec sa
tour de Charles-le-Téméraire, offre une vue agréable sur la ville. Au
bas de la rue Baudinot, l'Office du Tourisme occupe l'ancien couvent
des Clarisses.
Le musée du Prieuré, situé
dans l'ancien prieuré construit au XV
siècle, offre au visiteur une très belle collection de faïences
décorées créées par les différents artistes travaillant à la
faïencerie Prost, Le musée possède également des œuvres des
peintres Jean LARONZE (1852-1937) et Paul-Louis NIGAUD (1895-1937). Le
musée situé dans l'ancienne maison de l'artiste, présente les
sculptures de René DAVOINE (1888-1962)
Pierre Hippolyte PROST naît
à Charolles le 28 juillet 1827. Il est le
fils de Philibert PROST et de Dominique AUBLANC. Bien que mariés à
Charolles le 2 aoùt 1826, ses deux parents ne sont pas originaires de
la ville. Philibert vient du village de Vendenesse-lès-Charolles. Il
est horloger à Charolles, sa boutique se trouvant rue du
Puits-des-Ravauds.
La mère de Pierre Hippolyte
est née dans un gros bourg des environs,
Saint-Bonnet-de-Joux. Hippolyte PROST, élevé à Charolles, quitte
l'école très tôt. Vers l'âge de douze ans, il travaille dans la
petite poterie que son père a créée. Puis il part poursuivre son
apprentissage à Digoin à la faïencerie de Pys, puis à celle de
Premières.
Il revient à Charolles avec
l'intention de développer la poterie
paternelle. La première faïencerie Prost se trouve au bord de la
petite rivière nommée la Semence, qui traverse la ville. Les rives de
la rivière sont riches d'activités : maisons, écuries, entrepôts et
même un atelier de tanneur et de l'autre côté, les jardins de
quelques belles demeures édifiées sur la colline de la Madeleine.
Philibert PROST aide son
fils à s'installer grâce à la vente de ses
parts de la concession des mines de Perrecy-les-Forges (autre bourgade
industrielle du voisinage). Mais les locaux exigus et humides de la rue
des Marais ne correspondent bientôt plus aux projets de développement
d'Hippolyte PROST.
Après l'inondation qui
frappe sa fabrique en 1855, le jeune homme
achète à Philibert PEZERAT les bâtiments du domaine de la Madeleine
pour y construire sa nouvelle usine. Le domaine de la Madeleine
comporte un château, un jardin et de grandes écuries. Il fait face au
prieuré, actuellement museée de la faïence produite à Charolles.
Le faïencier trace lui-même
les plans des nouveaux locaux. Il dirige
la construction et la rénovation des bâtiments. Il y installe des
machines utilisant la vapeur, nouvelle technique prometteuse. La
nouvelle fabrique se trouve en face du beau bâtiment du nouvel
hôpital de la ville, ouvert en 1846. La production de la petite
fabrique était avant tout utilitaire :
bols, soupières, écuelles. Elle employait quelques ouvriers seulement. Dans la nouvelle installation,
un four carré est achevé et la
production de faïence peut débuter à plus grande échelle. Ce four
permet aussi la cuisson des briques qui servent à construire le grand
four rond dont la cheminée s'éléve à 22 mètres, hauteur nécessaire
pour limiter "les risques
d'incendie du voisinage et ceux d'intoxycation des malades de l'hôpital
par les gaz nocifs "
(arrêté municipal)
Le grand four est terminé en
1857. En 1858, un arrêté municipal
autorise Hippolyte PROST à installer une machine à vapeur pour
actionner le malaxeur. On peut dater le développement de l'industrie
moderne à Charolles de cet automne 1858, au moment où l'on inaugure
en grande pompe la nouvelle faïencerie.
La production progresse vite
et, en 1864, Hippolyte PROST installe une deuxième machine à vapeur
pour actionner le gâchoir.
Avec un financement
familial, Hippolyte PROST construit bientôt un
nouveau four, achevé en 1870. Mais la guerre impose un délai avant
que l'on puisse le mettre en fonction.
De plus, l'histoire locale
nous apprend qu'Hippolyte, comme plusieurs
de ses concitoyens, a caché - peut-être dans ce même four - des
soldats de GARIBALDI. Ces militaires s'étaient repliés dans la
région de Charolles après avoir combattu les Prussiens dans la région
d'Autun.
La faïencerie offre alors
tout un ensemble de bâtiment, magasins et
hangars. Le maître faïencier demeure en bas de la rue du Prieuré, dans
l'enclos de son domaine. Au fil des ans, la fabrication s'est
diversifiée, l'usine produit maintenant de très riches pièces,
soigneusement décorées à̀la main par des peintres très
expérimentés. Des commandes importantes sont exécutées pour des
clients particuliers. La manufacture compte alors environ soixante
ouvriers.
La vie à la faïencerie est
très animée. Une noria de charrettes
apporte les matériaux, terre, sable, charbon, bois,.. Le plomb et
l'étain ainsi que le sel gemme sont nécessaires à la fabrication de
l'émail qui orne les pièces. Il faut aussi du plâtre pour les
moules. Les objets fabriqués sont ensuite emportés par des camions
bâchés. Le bruit, la poussière et souvent la boue accompagnent
toutes les activités de l'usine, du moulin à émail aux malaxeurs et
aux machines à vapeur.
Les ateliers de tournage,
moulage et peinture sont sans doute plus
calmes. On s'y concentre sur des tâches très minutieuses effectuées
par de véritables artistes céramistes. La journée de travail, de
onze ou douze heures, est bien longue et se déroule souvent à la
lumière des lampes dans des locaux pas toujours très bien chauffés.
Peu cultivé, sachant lire
mais peu écrire, Hippolyte PROST est un
travailleur acharné ; ll fabrique son émail et ses couleurs, La
lecture de ses carnets montre qu'il recherche sans cesse de nouvelles
couleurs et qu'il expérimente des techniques nouvelles, avec de
nouveaux mélanges de terre ou des températures de cuisson
différentes. Il insiste sur la bonne qualité des ingrédients
utilisés et poursuit ses recherches jusqu'à sa mort.
La beauté des faïences
produites à Charolles doit beaucoup aux
couleurs éclatantes de l'émail fabriqué par H. PROST. Il est
particulièrement attaché au blanc lumineux qui met si bien en valeur
le travail des peintres.
DES
MOMENTS DOULOUREUX
Malgré sa réussite
professionnelle, Hippolyte PROST vit des moments
très douloureux. En 1853, il épouse Jeanne GUERBILUERE à
Saint-Nizier-sous-Charlieu. Leur fille unique, Amélie, travaille avec
son père. Elle est à la fois sa secrétaire et sa comptable.
A l'automne 1875, Hippolyte
désire la récompenser en l'emmenant en
voyage dans le sud de la France. Malheureusement, lors de leur séjour à
Marseille, la jeune fille contracte la typhoïde. Elle décède à
Charolles le 12 octobre 1875, à l'âge de vingt et un ans.
Trés affecté par ce deuil,
Pierre-Hippolyte PROST redouble
d'activité. Le travail occupe toute son énergie. Il réorganise le
magasin des faïences brunes rustiques et il installe un nouveau four à
fondre le plomb récupère lors du processus d'émaillage. Un
nouvel atelier de peinture, doté d'une verrière, donc plus lumineux
pour les ouvriers, est créé. Le « grand magasin » est construit.
Mais le manufacturier,
vieillissant, déçu par des difficultés avec
son comptable et l'échec d'une association professionnelle, décide de
vendre sa manufacture. Il la propose à un de ses amis. Alfred MOLIN
n'est pas faïencier puisqu'il travaille à Lyon avec ses frères dans
le monde du textile, mais il aime beaucoup la faïence de Charolles et
en achète souvent. La transaction est surle point d'être conclue quand
Hippolyte PROST décède subitement, à l'âge de soixante-cinq ans.
La famille MOLIN reprend la
faïencerie et l'exploite pendant de
nombreuses décennies. Très connue dans la région, elle continue à
produire les magnifiques pièces artistiques qui ont fait sa renommée,
ainsi qu'une grande quantité de pièces plus rustiques mais aussi
très recherchées.
Les bâtiments anciens de la
fabrique sont détruits vers 1980, la production étant transférée dans
de nouveaux locaux.
DES
ARTISTES REPUTES
Hippolyte PROST, passionné
par son métier, a le talent de s'entourer
de collaborateurs de valeur. Des peintres, modeleurs et tourneurs
formés dans des faïenceries réputées, comme Saint-Clément ou Gien,
viennent travailler à Charolles. Claude BADOT, tourneur, travaille à
Charolles pendant plus de quarante ans, jusqu'à sa mort. Auguste
ROUSSEL, tourneur, est un des meilleurs de France; il tourne les
milliers de cônes de céramique qui servent à fabriquer les voûtes
de l'église de Charolles et celle de Changy. Irénée HOREL ou Claude
VION tournent plusieurs centaines de pièces par jour.
Citons aussi les artistes J.
MONNET ou V. LANDRY. Elisabeth PARMENTIER
crée le décor dit artistique qui orne les plus belles faïences.
L'ouvrage publié par l'association Amis du prieuré de Charolles nous
permet d'apprécier des pièces magnifiques signées d'artistes
talentueux, comme Maurice MICHAUD, Claude AUCLER, Léon LECLAIRE ou C.
DESVIGNES (ces oeuvres sont visibles au Musée du prieuré). Les
peintres BONNET, FRANCOIS et DARDOUILLER remplissent leurs carnets de
précieux renseignements sur leurs techniques de travail. N'oublions
pas les modestes peintres anonymes qui entraient tôt en apprentissage
et mettaient de nombreuses années à acquérir le doigté nécessaire à un
travail de grande qualité.
Le maître faïencier est
aussi un commerçant avisé. Il expose les
faïences les plus remarquables, emploie des représentants de commerce
pour faire connaître ses produits et participe même à̀l'exposition universelle de 1889.
Il a même un dépôt à Paris, rue
des Récollets, où viennent se fournir des magasins parisiens de luxe.
Sa production s'en va aussi dans de nombreuses grandes villes : Lyon,
Marseille, Mâcon, Lille et bien d'autres, Mais il faut garder à
l'esprit que le nombre des pièces utilitaires dépasse de beaucoup
celui des créations plus artistiques. Les assiettes, bols, vases de
nuit, cruches ou écuelles sont fabriqués chaque année par dizaines
de milliers, Certains clients ont des exigences particulières : par
exemple, la veuve BARRES, de Clermont-Ferrand, demande que les objets
qu'elle commande soient marqués de son nom et non de celui du
manufacturier.
Les ouvriers, fidèles à leur
patron, travaillent avec lui pendant de
longues années. Sans doute Hippolyte est-il apprécié de son
personnel.
Notable de sa ville, il est
juge au tribunal de commerce de Charolles
et élu à la Chambre de commerce et d'industrie de Mâcon (qui vient
d'être créée).
Dans l'entourage de Pierre
Hippolyte PROST, républicain convaincu, on
rencontre des personnalités comme son ami Charles DEMOLE, député
puis sénateur avant de devenir ministre de la justice en 1885. PROST
achète le domaine de la Madeleine à Philibert PEZERAT (1789-1871),
médecin et agronome, lui aussi député à l'Assemblée nationale en
1848. Le faïencier côtoie aussi Henry HAVARD, né à Charolles en
1838, devenu inspecteur général des beaux-arts et auteur de nombreux
ouvrages traitant des arts décoratifs. Edgar QUINET (1803-1875),
républicain, historien, professeur au Collège de France, député, a
lui aussi vécu à Charolles à cette époque.
Signalons enfin au lecteur
que la faïencerie de Charolles, sous la
direction de ses nouveaux propriétaires, Emmanuel TERRIER et son
épouse, a créé il y a quelques années les centaines de plats en «
or » utilisés par les convives attablés dans le film Harry POTTER.
Sources
La
Faience de Charolles 1844- 1892, Hippolyte Prost créateur de Génie
Ouvrage publié par Amis du
prieuré de Charolles. Très documenté,
contenant un catalogue en images de la production de la faïencerie et
suivi d'une riche bibliographie.