INSTALLATION
Alphonse
Daudet - Lettres de mon
moulin, 1869


Ce sont les lapins qui
ont été
étonnés !... Depuis si longtemps qu'ils voyaient la porte du moulin
fermée, les murs et la plate-forme envahis par les herbes, ils avaient
fini par croire que la race des meuniers était éteinte, et, trouvant la
place bonne, ils en avaient fait quelque chose comme un quartier
général, un centre d'opérations stratégiques : le moulin de Jemmapes
des lapins... La nuit de mon arrivée, il y en avait bien, sans mentir,
une vingtaine assis en rond sur la plate-forme, en train de se chauffer
les pattes à un rayon de lune... Le temps d'entrouvrir une lucarne,
frrt ! voilà le bivouac en déroute, et tous ces petits derrières blancs
qui détalent, la queue en l'air, dans le fourré. J'espère bien qu'ils
reviendront.
Quelqu'un de
très étonné aussi, en me voyant, c'est le locataire du premier, un
vieux hibou sinistre, à tête de penseur, qui habite le moulin depuis
plus de vingt ans. Je l'ai trouvé dans la chambre du haut, immobile et
droit sur l'arbre de couche, au milieu des plâtras, des tuiles tombées.
Il m'a regardé un moment avec son oeil rond ; Puis, tout effaré de ne
pas me reconnaître, il s'est mis à faire : "Hou ! hou !" et à secouer
péniblement ses ailes grises de poussière ; - ces diables de penseurs !
ça
ne se brosse jamais... N'importe ! tel qu'il est, avec ses yeux
clignotants et sa mine renfrognée, ce locataire silencieux me plaît
encore mieux qu'un autre, et je me suis empressé de lui renouveler son
bail. Il garde comme dans le passé tout le haut du moulin avec une
entrée par le toit, moi je me réserve la pièce du bas, une petite pièce
blanchie à la chaux, basse et voûtée comme un réfectoire de couvent.
C'est de là que
je vous écris, ma porte grande ouverte, au bon soleil.
Un joli
bois de pins tout
étincelant de lumière dégringole devant moi jusqu'au bas de la côte. A
l'horizon, les Alpilles découpent leurs crêtes fines... Pas de bruit...
A peine, de loin en loin, un son de fifre, un courlis dans les
lavandes, un grelot de mules sur la route... Tout ce beau paysage
provençal ne vit que par la lumière.
Et maintenant,
comment voulez-vous que je le regrette, votre Paris bruyant et noir ?
Je
suis si bien dans mon moulin ! C'est si bien le coin que je cherchais,
un petit coin parfumé et chaud, à mille lieues des journaux, des
fiacres, du brouillard !... Et que de jolies choses autour de moi ! Il
y
a à peine huit jours que je suis installé, j'ai déjà la tête bourrée
d'impressions et de souvenirs... Tenez ! pas plus tard qu'hier soir,
j'ai assisté à la rentrée des troupeaux dans un mas qui est au bas de
la côte, et je vous jure que je ne donnerais pas ce spectacle pour
toutes les premières que vous avez eues à Paris cette semaine. Jugez
plutôt.
Il faut vous
dire qu'en Provence, c'est l'usage, quand viennent les chaleurs,
d'envoyer le bétail dans les Alpes. Bêtes et gens passent cinq ou six
mois là-haut, logés à la belle étoile, dans l'herbe jusqu'au ventre ;
puis, au premier frisson de l'automne, on redescend au mas, et l'on
revient brouter bourgeoisement les petites collines grises que parfume
le romarin... Donc hier soir les troupeaux rentraient. Depuis le matin,
le portail attendait, ouvert à deux battants, les bergeries étaient
pleines de paille fraîche. D'heure en heure on se disait: "Maintenant,
ils sont à Eyguières, maintenant au Paradou." Puis, tout à coup, vers
le soir, un grand cri: "Les voilà !" et là-bas, au lointain, nous
voyons
le troupeau s'avancer dans une gloire de poussière. Toute la route
semble marcher avec lui... Les vieux béliers viennent d'abord, la corne
en avant, l'air sauvage ; derrière eux le gros des moutons, les mères
un
peu lasses, leurs nourrissons dans les pattes; les mules à pompons
rouges portant dans des paniers les agnelets d'un jour qu'elles bercent
en marchant; puis les chiens tout suants, avec des langues jusqu'à
terre, et deux grands coquins de bergers drapés dans des manteaux de
cadis roux qui leur tombent sur les talons comme des chapes.
Tout cela
défile devant nous joyeusement et s'engouffre sous le portail, en
piétinant avec un bruit d'averse... Il faut voir quel émoi dans la
maison. Du haut de leur perchoir, les gros paons vert et or, à crête de
tulle, ont reconnu les arrivants et les accueillent par un formidable
coup de trompette. Le poulailler, qui s'endormait, se réveille en
sursaut. Tout le monde est sur pied : pigeons, canards, dindons,
pintades. La basse-cour est comme folle ; les poulets parlent de passer
la nuit !... On dirait que chaque mouton a rapporté dans sa laine, avec
un parfum d'Alpe sauvage, un peu de cet air vif des montagnes qui grise
et qui fait danser.
C'est au milieu
de tout ce train
que le troupeau gagne son gîte. Rien de charmant comme cette
installation. Les vieux béliers s'attendrissent en revoyant leur
crèche. Les agneaux, les tout petits, ceux qui sont nés dans le voyage
et n'ont jamais vu la ferme, regardent autour d'eux avec étonnement.
Mais le plus
touchant encore, ce sont les chiens, ces braves chiens de berger, tout
affairés après leurs bêtes et ne voyant qu'elles dans le mas. Le chien
de garde a beau les appeler du fond de sa niche: le seau du puits, tout
plein d'eau fraîche, a beau leur faire signe: ils ne veulent rien voir,
rien entendre, avant que le bétail soit rentré, le gros loquet poussé
sur la petite porte à claire-voie, et les bergers attablés dans la
salle basse. Alors seulement ils consentent à gagner le chenil, et là,
tout en lapant leur écuellée de soupe, ils racontent à leurs camarades
de la ferme ce qu'ils ont fait là-haut dans la montagne, un pays noir
où il y a des loups et de grandes digitales de pourpre pleines de rosée
jusqu'au bord.