Et le combat cessa
faute de combattants - Acte IV, scène III
Je me souviens de Mr. Paquet, mon
professeur de français en 4ème qui nous faisait écouter les tirades de
Gérard Philippe, sur un vieil électrophone, au collège de Gueugnon en
1967. J'aimais bien... J'ai enfin trouvé l'enregistrement après l'avoir cherché longtemps sans succès.
Gérard Philippe
enregistré le 22 Janvier 1955 sur la scène du T.N.P. au Palais de Chaillot à Paris
Sous moi donc cette
troupe s'avance, Et porte sur le front
une mâle assurance. Nous partîmes cinq
cents; mais par un prompt renfort Nous nous vîmes trois
mille en arrivant au port, Tant, à nous voir
marcher avec un tel visage, Les plus épouvantés
reprenaient de courage ! J'en cache les deux
tiers, aussitôt qu'arrivés, Dans le fond des
vaisseaux qui lors furent trouvés; Le reste, dont le
nombre augmentait à toute heure, Brûlant d'impatience,
autour de moi demeure, Se couche contre terre,
et sans faire aucun bruit Passe une bonne part
d'une si belle nuit. Par mon commandement la
garde en fait de même, Et se tenant cachée,
aide à mon stratagème; Et je feins hardiment
d'avoir reçu de vous L'ordre qu'on me voit
suivre et que je donne à tous. Cette obscure clarté
qui tombe des étoiles Enfin avec le flux nous
fait voir trente voiles; L'onde s'enfle dessous,
et d'un commun effort Les Maures et la mer
montent jusques au port. On les laisse
passer ; tout leur paraît tranquille; Point de soldats au
port, point aux murs de la ville. Notre profond silence
abusant leurs esprits, Ils n'osent plus douter
de nous avoir surpris; Ils abordent sans peur,
ils ancrent, ils descendent, Et courent se livrer
aux mains qui les attendent. Nous nous levons alors,
et tous en même temps Poussons jusques au
ciel mille cris éclatants. Les nôtres, à ces cris,
de nos vaisseaux répondent; Ils paraissent armés,
les Maures se confondent, L'épouvante les prend à
demi descendus; Avant que de combattre
ils s'estiment perdus. Ils couraient au
pillage, et rencontrent la guerre; Nous les pressons sur
l'eau, nous les pressons sur terre, Et nous faisons courir
des ruisseaux de leur sang, Avant qu'aucun résiste
ou reprenne son rang. Mais bientôt, malgré
nous, leurs princes les rallient, Leur courage renaît, et
leurs terreurs s'oublient La honte de mourir sans
avoir combattu Arrête leur désordre,
et leur rend leur vertu. Contre nous de pied
ferme ils tirent leurs alfanges; De notre sang au leur
font d'horribles mélanges. Et la terre, et le
fleuve, et leur flotte, et le port, Sont des champs de
carnage où triomphe la mort. Ô combien d'actions,
combien d'exploits célèbres Sont demeurés sans
gloire au milieu des ténèbres, Où chacun, seul témoin
des grands coups qu'il donnait, Ne pouvait discerner où
le sort inclinait ! J'allais de tous côtés
encourager les nôtres, Faire avancer les uns
et soutenir les autres, Ranger ceux qui
venaient, les pousser à leur tour, Et ne l'ai pu savoir
jusques au point du jour. Mais enfin sa clarté
montre notre avantage; Le Maure voit sa perte,
et perd soudain courage Et voyant un renfort
qui nous vient secourir, L'ardeur de vaincre
cède à la peur de mourir. Ils gagnent leurs
vaisseaux, ils en coupent les câbles, Poussent jusques aux
cieux des cris épouvantables, Font retraite en
tumulte, et sans considérer Si leurs rois avec eux
peuvent se retirer. Pour souffrir ce devoir
leur frayeur est trop forte; Le flux les apporta, le
reflux les remporte; Cependant que leurs
rois, engagés parmi nous, Et quelque peu des
leurs, tous percés de nos coups, Disputent vaillamment
et vendent bien leur vie. À se rendre moi-même en
vain je les convie : Le cimeterre au poing
ils ne m'écoutent pas; Mais voyant à leurs
pieds tomber tous leurs soldats, Et que seuls désormais
en vain ils se défendent, Ils demandent le chef;
je me nomme, ils se rendent. Je vous les envoyai
tous deux en même temps; Et le combat cessa
faute de combattants.