Comme on demandait un jour à l'illustre Newton...
Comme on demandait un jour
à l'illustre Newton comment il avait découvert la loi de l’attraction
universelle, il répondit : " En y pensant toujours. "
La réponse est
belle ; elle est d'un homme modeste, qui ne veut point du tout être
adoré. Buffon disait dans le même sens : " Le génie n'est qu'une longue
patience. " Le bon Descartes a mis cette modestie en doctrine, disant
que le bon sens est égal chez tous les hommes, et qu'il n'est point de
découverte qu'un esprit ordinaire et même assez lourd ne puisse faire,
pourvu qu'il cherche méthodiquement et avec suite.
Ce qui trompe
là-dessus les intelligences qui se jugent elles-mêmes trop lentes et
trop engourdies pour comprendre les sciences, et à plus forte raison
pour découvrir des vérités nouvelles, c'est qu'ils ne pensent pas au
temps qu'il faudrait y mettre. Il est vrai que dans ce dressage de
perroquets que nous appelons l'instruction, on explique en vitesse et
l’on dépasse Descartes à la vingtième leçon ; mais aussi les mieux
doués se bornent à répéter et à retenir ; et il n'est pas rare qu'après
tous les succès scolaires que l'on voudra, on les retrouve, en somme,
assez niais vers la trentaine.
Je crois qu'il
faut des années pour bien comprendre la moindre chose. Je crois que
ceux qui n'arrivent pas à s'instruire, malgré le vif désir qu’ils en
ont, sont des hommes très occupés, qui s’imaginent qu'on doit
comprendre n'importe quoi à la minute, si l'on est doué. Moi, je
dirais, au contraire, avec Descartes : on est toujours assez doué, si
l'on a du temps et de l'obstination. Tout homme a du génie autant qu'il
veut.
Je me redisais
ces maximes réconfortantes en lisant une tartine sur les miracles de
l'inspiration et sur la psychologie des découvertes, comme ils disent
dans leur jargon. Car il est de mode de mettre du mystère partout ; et
ils veulent absolument que le mathématicien ou le physicien soit une
espèce de poète, qui ne trouve rien par méthode, et tout d'un coup
reçoit la grâce au moment où il y pense le moins. C'est une doctrine de
curé, d'aristocrate et d'académicien ; elle remet chacun à sa place et
cloue l'ouvrier à son établi.
Ils disent que
les idées arrivent à l'inventeur tout armées, comme des Minerves. Ils
disent que la méthode n'y fait rien et que c'est le mystérieux
Inconscient qui élabore les fruits de l'invention. Je voudrais bien
comprendre ce qu'ils veulent dire. Je voyais l'autre jour un de ces
hommes supérieurs, assez connu pour être inattentif aux petites choses.
Comme il me regardait sans me voir et me répondait sans m'avoir
entendu, je me disais : " Il suit quelque idée ; mais il ne sait pas plus
qu’il la suit qu’il ne sait qu’il me parle. " L'extrême attention
s'ignore elle-même, et c'est assez naturel. Quand on fait
vigoureusement attention, on ne peut faire attention à ceci qu'on fait
attention. C'est dans les moments de repos que l'on sait à quoi on
pense. Et voilà pourquoi, de bonne foi, ils disent : " J'ai trouvé cela
tout d'un coup, au moment où je montais dans le tramway. Je n'y avais
pas pensé depuis huit jours. " Eh, qu'en savent-ils ? Seulement ils
choisissent cette manière de dire, parce qu'elle les rend admirables.
Les curés applaudissent, parce qu'ils aiment l'inégalité. Et les
nigauds applaudissent, parce qu'ayant essayé de comprendre en un quart
d'heure ce que Newton a compris en vingt ans, ils n'y sont pas arrivés.
Modestie est fille d’impatience.
14 juillet 1909