HENRI VINCENOT (1912-1985)
Voici quèqu's z'histoères
du père Vincenot tirées de ses livres !
La Billebaude
Sur le progrès dans les campagnes
-
Le Jeannot Beurchillot vient d'achetrer une Cormick ! (il veut dire une
faucheuse mécanique McCormick)... Le Bastien d'Es Commes vient
d'acheter une Cormick ! ... Le Trebeudeu de la Maladière vient
d'acheter une Cormick !... Le Popaul Mâchuré vient d'acheter une
Cormick !... Le "Terrible chien des Pâtis" vient d'acheter une
Cormick...
- Mais qu'est-ce que c'est que cette litanie que nous chante, Gazette ?
fait Jean Lépée.
- Fils, c'est la litanie de la fin ! Le psaumes des morts !
- Quel fin ? Quelle mort ?
- Tu n'as pas compris, beuzenot,
que chaque fois qu'un croquant achète une machine Cormick ça tue dix
faucheurs ?
- Ça supprime leur
peine, Gazette, mais ça ne les tue pas ; c'est eux qui conduiront la
Cormick.
La Gazette lève l'index
et le majeur de sa main droite, le pouce sur les deux autres doigts
repliés :
- Un seul conduira la
Cormick ! mais les neuf autres ? hein ? Qu'est-ce
qu'ils feront les neuf autres ? Tu veux que je te le dise ? Ils iront à
Dijon, à Paris, esclaves dans les usines ! Et les villages deviendront
vides comme des coquilles d'escargots gelés. Le ventre des maisons se
crèvera, qu'on ne verra plus que les côtes de leurs chevrons ! Et eux
qu'est-ce qu'ils deviendront, là-bas, dans la ville ? Des mendiants de
l'industrie, des mécontents-main-tendue, des toujours-la-gueule-ouverte
!… Ça a commencé quand on a construit le chemin de fer en 1850, la
Montagne, les Arrière-Côtes, le Morvan, le Châtillonnais se sont
trouvés tout vides comme une peau de lapin.
Le pape des escargots (pages 364-365-366)
Le Progrès ! Mes Amis ! Le Progrès !
Il jeta sur la table un sac de girolles qu’il venait de cueillir en
forêt de Goulènes, et toute la maisonnée fut bientôt rassemblée devant
lui.
Il ne fit pas attendre l’auditoire, et tout en sirotant le vin frais, commença de sa voix de clerc:
-
Le 20 juin on a emmené le
Banniche Gautherot à l'hôpital !
- Quoi donc qu'elle
avait ?
- Une dépression
nerveuse, qu'ils disent. Faut dire qu'elle s'était fait mettre la
télévision l'année dernière...
- La télévision ? Mais
quel rapport, Gazette ?
- Rapport cause à
effet: En une seule année, dans sa boîte à images,
elle a assisté à deux cents grèves; dix-huit révolutions,
cinquante-deux coups d'Etat, vingt-deux tremblements de terre. Elle
qu'avait jamais rien vu, elle a pas pu supporter !
Il mâcha une gorgée de vin et ajouta, de sa voix numéro deux, celle du commentateur :
– C’est ce qu’on appelle l’information ! Ça fait partie du progrès !
– Raconte, Gazette ! dit le Nerveuillon, en gigotant sur son banc.
– … Le 2 juillet : on a emmené la femme du Châtré à l’hôpital.
– Elle aussi ? A cause de quoi ?
– Dépression nerveuse, pardi !
– Télévision ? demanda le Gravolon.
– Elle ne pouvait pas avoir d’enfants et elle en voulait !
Je continue: le 10 juillet,
on a emmené la Marie du Tronchat à l’hôpital. Dépression nerveuse aussi
! Elle ne voulait pas avoir d’enfants et elle en avait !
Tout le monde riait: Sacrée Gazette !
– Je continue ! Le 11, le Lazare des Gordots est mort: infarctus du myocarde, qu’ils appellent ça !
– A quoi que t’attribues ça, toi, Gazette ?
– Aux factures de sa moissonneuse-batteuse, de son tracteur et de tout le matériel qu’il pouvait pas payer !
La Gazette se levait, et d’une voix terrible:
– Le progrès ! Mes amis ! Le Progrès ! Le voilà qui atteint nos régions marginales, enclavées et sous-développées.
Et vous en crèverez tous ! L’égalité devant le Progrès ! La dépression
nerveuse pour tous ! L’infarctus à la portée de toutes les bourses !
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Sur le Moyen-âge
Avant de parler à tort et à travers du Moyen Age, les gens
d'aujourd'hui devraient d'abord essayer de démolir un mur de cette
époque-là.
La vie quotidienne des paysans
bourguignons au temps de Lamartine
Souvenirs du Docteur BON
TEMPS
Le
Vivant Labourot, au nom plein
de promesse est atteint, c'est sûr, de phtisie, mais par tous les
temps, il coupe du bois en forêt, l'hiver, saison d'abattage. Je lui
dit qu'il devrait rester sagement au coin du feu quelques jours et "ne
pas travailler". Il me réponds en riant:
"Ma y n'traveille pas,
vos le viez bien, y bricole" (mais je ne travaille pas, vous le voyez
bien, je bricole)
Il sue ses dernières
forces, ça saute au yeux comme vérole sur bas-clergé, mais il me dit
bien tranquillement qu'il pourra vraiment se remettre au travail "lai
semeune que veint" (la semaine prochaine), c'est sûr, car il "sent que
ça regippe" (il sent qu'il réagit). Le "mieux" lui remonte le long des
"queuches" (jambes) et que quand ça lui arrivera au "rebeuilleux"
(ventre) il sera "brament requinqué" (tout à fait guéri). Il conclut en
claironnant:
"C'est l'effere de
troès jors ! (C'est l'affaire de trois jours !)
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Le Joseph Moinrot a les
"coliques du miserere" depuis deux jours. C'est "le feu au ventre", et
pour l'éteindre il boit un verre d'eau toute les demi-heures (on est en
février et l'eau est glacée).
Il se tortille sur
l'arche à pain, car on ne se couche jamais sur un lit entre l'aube et
le crépuscule; "Cai r'torne le sulo" (ça renvoie le soleil). Il s'y
tient en chien de fusil, la tête enfouie sous un oreiller.
C'est la péritonite
dans l'heure qui suit. Je l'opère, sans anesthésie bien sûr. On
l'entend grinçer des dents jusqu'à la grange du Roussi.
Cinq jours plus tard il
scie du bois sous son hangar.
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Le XIXème siècle
« Il faut bien avouer que ce XIXème siècle, lorsqu’on
le regarde autrement qu’à travers un livre d’histoire où tout semble
bien combiné, bien arrangé, n’a pas été bien facile pour le pauvre
monde : 2 empereurs, 3 rois, 2 républiques, 2 révolutions, une Commune,
tout ça en 70 ans. Sans parler de 4 guerres et d’une campagne
coloniale. Quelle gymnastique !
Avant de mettre le nez dehors, le matin, il fallait bien regarder par
la fenêtre pour voir la couleur du drapeau planté au balcon de la
mairie !
On se consolait en disant qu’on inventait la machine à vapeur, le chemin de fer, l’éléctricité...
Haha ! Le retour de Louis XVIII ! Je le vois encore comme si j’y étais
! Quelle explosion de joie ! On se disait : finies les misères, les
mauvaises nouvelles des hommes de la famille, presque tous aux armées !
Finies pour les jeunes, les craintes de la conscription ! Finie la peur
de voir arriver le garde-champêtre un papier à la main et la mine
défaite, pour vous annoncer que votre Lazare ou votre Philibert avait
été tué glorieusement devant l’ennemi à Lützen ou à Marengo ! Les
soldats de la Grande Armée revenaient, les prisonniers aussi, beaucoup
plus tard, et j’ai vu des choses bien amusantes : c’étaient ceux qui
avaient été les meilleurs amis de l’Empereur qui criaient le plus fort
contre ‘’l’Ogre corse’’ et appelaient Louis XVIII : Louis le Bien Aimé.
Que je meure si je mens ! Et quand on a fait savoir qu’on allait
chanter le Te Deum et une messe pour le repos des âmes de Louis XVI, de
Pichegru et de Cadoudal, je vous jure que j’ai vu s’agenouiller ceux
qui, 10 ans plus tôt, tenaient ces gens-là pour des assassins et des
traîtres. Ils n’y pensaient plus. Ils étaient tellement heureux de
savoir que toutes les glorieuses campagnes étaient finies !
Les
étoiles de Compostelle
A propos de la marche
" Rien de bien ne se fait couché ou assis ! Seul, l’homme debout
fait du bon travail, et c’est quand il marche qu’il pense droit ! Garde
toi de ne rien faire le cul sur une chaise ou sur un lit, sinon de
manger, dormir ou reposer ! Si tu veux comprendre, débattre sainement,
imaginer, organiser ta pensée, concevoir et décider : Marche ! Marche,
tu verras ! "