Les Voyageurs
En ce temps de vacances,
le monde est plein de gens qui courent d'un spectacle à l'autre,
évidemment avec le désir de voir beaucoup de choses en peu de temps. Si
c'est pour en parler, rien de mieux ; car il vaut mieux avoir plusieurs
noms de lieux à citer ; cela remplit le temps.
Mais si c'est pour eux, et pour réellement voir, je ne les comprends
pas bien. Quand on voit les choses en courant elles se ressemblent
beaucoup. Un torrent c'est toujours un torrent. Ainsi celui qui
parcourt le monde à toute vitesse n'est guère plus riche de souvenirs à
la fin qu'au commencement.
La vraie richesse des spectacles est dans le détail. Voir, c'est
parcourir les détails, s'arrêter un peu à chacun, et, de nouveau,
saisir l'ensemble d'un coup d'œil. Je ne sais si les autres peuvent
faire cela vite, et courir à autre chose, et recommencer. Pour moi, je
ne le saurais. Heureux ceux de Rouen qui, chaque jour, peuvent donner
un regard à une belle chose et profiter de Saint-Ouen, par exemple,
comme d'un tableau que l'on a chez soi.
Tandis que si l'on passe dans un musée une seule fois, ou dans un pays
à touristes, il est presque inévitable que les souvenirs se brouillent
et forment enfin une espèce d'image grise aux lignes brouillées.
Pour mon goût, voyager c'est faire à la fois un mètre ou deux,
s'arrêter et regarder de nouveau un nouvel aspect des mêmes choses.
Souvent, aller s'asseoir un peu à droite ou à gauche, cela change tout,
et bien mieux que si je fais cent kilomètres.
Si je vais de torrent à torrent, je trouve toujours le même torrent.
Mais si je vais de rocher en rocher, le même torrent devient autre à
chaque pas. Et si je reviens à une chose déjà vue, en vérité elle me
saisit plus que si elle était nouvelle, et réellement elle est
nouvelle. Il ne s'agit que de choisir un spectacle varié et riche, afin
de ne pas s'endormir dans la coutume. Encore faut-il dire qu'à mesure
que l'on sait mieux voir, un spectacle quelconque enferme des joies
inépuisables. Et puis, de partout, on peut voir le ciel étoilé; voilà
un beau précipice.
29 août 1906