Sur
une île
J'imagine un petit nombre
d'hommes,
vivant en société dans une île. Je les vois travaillant, chacun selon
ses aptitudes, et vivant tous du produit du travail de tous. Le
problème étant ainsi défini, on peut énoncer comme des espèces
d'axiomes les propositions suivantes:
Si l'un d'eux
consomme sans produire, les autres auront naturellement moins de
produits pour un même travail.
Si l'un d'eux
emploie son temps à des travaux inutiles, par exemple à fabriquer, en
or et diamants, l'insigne de quelque mérite insulaire, les autres
auront moins à consommer, ou devront travailler davantage.
En général,
l'oisiveté et le luxe de quelques-uns rendront nécessairement le
travail des autres plus pénible et moins rémunérateur. Je tourne
maintenant les yeux vers cette société où je vis, et je n'y retrouve
plus mes axiomes. La monnaie, le crédit, les machines, l'armée, la
police, les beaux-arts, tout cela m'empêche de voir la vraie richesse,
et la pente qu'elle suit.
Aussi, quand je
veux attaquer l'oisiveté et le luxe, le profond économiste m'explique,
d'un air détaché, que, sans le luxe, beaucoup d'ouvriers seraient sans
travail et que, si les oisifs s'avisaient de vouloir
travailler, ils feraient baisser le prix du salaire, en apportant, pour
une même demande, l'offre de leurs bras; qu'ainsi l'oisiveté et le luxe
des uns enrichissent les autres.
L'injustice est fardée comme une
vieille gueuse. Il faut la voir avant sa toilette.
Alain
- 5 mars 1906