Les
barques
pontées sur lesquelles les bretons de l'île de Groix vont à la grande
pêche sont des mécaniques merveilleuses. J'ai entendu un ingénieur qui
disait que le cuirassé le mieux dessiné est un monstre, comparé à ces
gracieuses et solides coques, où la courbure, la pente, l'épaisseur
sont partout ce qu'elles doivent être. On admire les travaux des
abeilles ; mais les travaux humains de ce genre ressemblent beaucoup
aux cellules hexagonales de la ruche. Observez l'abeille ou le pêcheur,
vous ne trouverez pas trace de raisonnement ni de géométrie ; vous y
trouverez seulement un attachement stupide à la coutume, qui suffit
pourtant à expliquer ce progrès et cette perfection dans les œuvres. Et
voici comment.
Tout
bateau est copié
sur un autre bateau ; toute leur science s'arrête là : copier ce qui
est, faire ce que l'on a toujours fait. Raisonnons là-dessus à la
manière de Darwin. Il est clair qu'un bateau très mal fait s'en ira par
le fond après une ou deux campagnes, et ainsi ne sera jamais copié. On
copiera justement les vieilles coques qui ont résisté à tout. On
comprend très bien que, le plus souvent, une telle vieille coque est
justement la plus parfaite de toutes, j'entends celle qui répond le
mieux à l'usage qu'on en fait. Méthode tâtonnante, méthode aveugle, qui
conduira pourtant à une perfection toujours plus grande, Car il est
possible que, de temps en temps, par des hasards, un médiocre bateau
échappe aux coups de vent et offre ainsi un mauvais modèle ; mais cela
est exceptionnel. Sur un nombre prodigieux d’expériences, il ne se peut
pas qu'il y en ait beaucoup de trompeuses. Un bateau bien construit
peut donner contre un récif ; un sabot peut échapper. Mais, sur cent
mille bateaux de toute façon jetés aux vagues, les vagues ramèneront à
peine quelques barques manquées et presque toutes les bonnes ; il
faudrait un miracle pour que toujours les meilleures aient fait
naufrage.
On peut donc dire, en
toute rigueur, que c'est la mer elle-même qui façonne les bateaux,
choisit ceux qui conviennent et détruit les autres. Les bateaux neufs
étant copiés sur ceux qui reviennent, de nouveau l'Océan choisit, si
l'on peut dire, dans cette élite, encore une élite, et ainsi des
milliers de fois. Chaque progrès est imperceptible ; l'artisan en est
toujours à copier, et à dire qu'il ne faut rien changer à la forme des
bateaux ; et le progrès résulte justement de cet attachement à la
routine.
C'est ainsi que
l'instinct tortue dépasse
la science lièvre.
Alain - 1er Septembre
1908