Les
bûcherons
C'est le temps où les bûcherons jouent de la cognée, dans les petits
bois à flanc de coteau. Partout on voit des piles de fagots, et des
troncs couchés ; et, comme les feuilles font à peine un petit
brouillard vert, l'œil rencontre partout des branches mutilées et des
arbres manchots.
Le poète me dit
: " Ces sauvages ne peuvent pas rester en repos. Cette vallée était
pourtant bien belle, quand elle était toute vêtue de feuilles ; les
bois encadraient les champs ; c'était une harmonie merveilleuse pour
l'œil. Mais ils ne voient que des fagots à faire ; ils n'aiment la
nature que comme une vache nourrice ; ils ne savent point ouvrir les
yeux, se remplir les yeux, aimer la nature pour elle-même et comme elle
est. "
" Vous non
plus, vous ne le savez pas, dis-je au poète. Ces paysans sont de la
nature aussi ; leurs besoins et leurs actions sont naturels aussi bien
que la pousse des feuilles. Le vent, la pluie, la neige, le ruisseau
façonnent les bois, tordent, arrachent, renversent ; le bûcheron aussi.
Tous, arbres et hommes, sont nés de la même terre. C'est vous, poète,
qui êtes ici un intrus ; c'est vous qui avez, envers les arbres, des
devoirs de politesse, peut-être. Mais eux, non. Quand un arbre mort
tombe sous l'effort du vent, il écrase les jeunes pousses ; c'est ainsi
que s'est fait ce bois qui réjouit vos yeux. Eh bien ! ces coups de
cognée sont des faits de nature aussi. "
" Sans le
travail de l'homme, que serait cette joyeuse vallée ? Quelque marécage,
couvert de fourrés impénétrables. C'est le travail des hommes qui, sans
le vouloir, a varié les couleurs et percé des fenêtres sur l'horizon.
Ce que vous appelez beauté, harmonie, grâce, est dessiné par la
charrue, la pioche et la hache. Le ruisseau qui murmure à vos pieds,
l'homme l'a délivré des herbes et de la vase. Ces sentiers, ces chemins
sont tracés par les hommes. Vous ne méprisez pas, j'en suis sûr, ces
toits sombres et cette fumée bleue. "
" Ainsi les
hommes ont orné cette vallée, sans seulement y penser, comme une
paysanne relève ses cheveux. Laissez-les donc faire. Ils parent cette
vallée pour l'été, comme ils ont toujours fait ; ils trouvent
l'harmonie sans la chercher, comme cette pluie qui tombe et sonne si
bien sur les branches, tandis que vous, poète, si vous arrangiez ces
bois comme vous arrangez vos cheveux ou vos vers, que feriez-vous ?
Quelque jardin anglais. J'aime ces tas de fagots, et le bruit de la
cognée. "
Alain - 27 avril
1908