L’almanach
Les paysans lisent
l'almanach. Quoi de plus beau pour eux ? Les jours qui viennent et
les mois, et les saisons, ce sont des jalons sur leurs projets. De
l'année qui va suivre, on connaît d'avance certaines choses. D'abord ce
qui est comme immuable, c'est-à-dire le départ et le retour des
étoiles ; tel est le squelette de l'almanach. Une année, c'est un
tour complet des étoiles. je me souviens que j'ai vu l'an passé Orion,
ce grand rectangle orné comme d'un baudrier et d'une épée, basculer à
l'ouest comme il fait maintenant ; et Régulus du Lion juste
au-dessus de ma tête. Une année a passé ; je le vois comme je vois
sur le cadran de ma pendule qu'une heure vient de passer. Les étoiles
marquent les heures aussi ; les pilotes de Virgile suivaient les
mouvements de la Grande-Ourse autour de l'étoile Polaire ; ce
mouvement indique à la fois l'heure et la saison ; au cours d'une
année, le minuit de la Grande-Ourse fait le tour du cercle ; en ce
moment, et au commencement de la nuit, la Grande-Ourse est presque au
zénith ; cette grande aiguille marque la saison, le temps où le
merle siffle, où les narcisses sont fleuris. Il en est de même tous les
ans. Ce n'est pas un petit travail que d'expliquer la relation entre
l'Ourse qui tourne au ciel et l'oiseau qui fait son nid ; mais
encore faut-il commencer par la remarquer, je dirais même par
l'admirer. Je crois que les hommes des champs ont un peu trop oublié ce
regard vers les étoiles, qui apprit à l'homme les lois les plus
simples. Les anciens savaient qu'Arcturus, qu'on nomme aussi le
Bouvier, paraît le soir au temps des labours printaniers, et disparaît
quand la saison froide et pluvieuse s'avance. Cette science paysanne
s'efface. Le laboureur lit le journal. C'est la ville qui imprime
l'almanach ; et, à la place des mois qui sont au ciel, elle nous
dessine des casiers sans couleur, des semaines et des dimanches selon
le commerce et les échéances. Heureusement, la nature célèbre aussi
Noël et Pâques ; heureusement la fête des Rameaux est écrite dans
les bois. N'empêche que l'almanach des villes est un autre almanach.
Dans l'almanach auquel je rêve, on verrait l'année tourner sur ses
gonds ; c'est ouvrir de grandes portes sur l'avenir, et élargir
l'espérance. Les hommes seraient plus près d'être poètes, et plus
généreux, s'ils ne cessaient de lier leurs travaux à ce grand Univers.
Joignez au
tracé des étoiles la course du soleil, son lever, son coucher, sa
hauteur dans le ciel ; et aussi les phases de la lune, non pas en
chiffres tout secs, mais par descriptions, de façon qu'on ne puisse pas
penser à la pleine lune sans imaginer le soleil à l'opposé, de l'autre
côté de la terre. Traçons aussi le chemin des planètes, en disant que
celle-ci annoncera les premiers froids, et cette autre les premières
feuilles.
Je
sacrifierais quelque chose de la prévision du temps, toujours
incertaine ; ou plutôt en annonçant par masses, et selon les
saisons, j'aurais toujours raison en gros ; pour le détail, je
décrirais seulement les possibles, comme sont les giboulées de mars,
les orages et la grêle de juin ; il est bon de peupler l'année qui
vient d'images vives. Aux caprices du ciel je mêlerais le chant des
oiseaux, qui est presque aussi régulier que les astres. Il n'est pas
besoin de tant se risquer pour être prophète.
Quant aux
travaux des champs et du jardin, on en parle assez dans tout almanach,
et c'est le plus beau. Si on y mêlait les plus sûrs conseils de la
chimie et de la médecine, l'almanach serait un beau livre.
Quoi de
plus ? Une bonne géographie de la région, partant de la structure
des terres, décrivant les sources, les ruisseaux, les rochers, les
grottes. Aussi, une vue des productions agricoles et industrielles, de
la circulation et du prix des choses. Enfin des notions précises sur le
mouvement de la population, émigrations, immigrations. L'histoire
viendrait tout naturellement, pour expliquer ce qui ne s'explique point
autrement. je vois ce livre très lisible, de beau papier, et solide
comme étaient les Bibles. Voilà un beau travail à faire pour les amis
du peuple qui ont du loisir.
En
attendant ce bel almanach, je voudrais qu'on essayât d'en écrire un à
l'école, sur de beaux cahiers. Ce serait l'occasion de toutes les
leçons possibles, de vocabulaire, d'orthographe, de calcul,
d'astronomie, de physique, de chimie, d'histoire naturelle, et même de
jugement à proprement parler. Par exemple, en ce temps où l'on change
l'heure officielle, et où les tests sont à la mode, je proposerais ce
sujet de rédaction : « Les embarras d'un chef de gare dans la
nuit du 12 au 13 avril. » Je pense aussi au calcul de Noël et de
Pâques pour l'année qui vient ; la routine est en déroute
ici ; il y faut une continuelle réflexion. Si avec cela on
marquait la marche des ombres sur le mur, de saison en saison, on
verrait la science redevenir une plante rustique, qui ferait une belle
ombre à chaque porte.
Alain - 31
août 1910